Annoncée en négociations exclusives le 9 avril 2026, l’acquisition du Domaine Pierre Damoy par le groupe Louis Roederer a été officialisée le 25 juillet. La maison champenoise qualifie l’opération de « moment historique », marquant à la fois ses 250 ans d’existence et sa première implantation en Bourgogne. Mais c’est la dimension financière de la transaction qui suscite les réactions les plus vives au sein de la filière.
Un prix estimé autour de 300 millions d’euros
Le montant de la cession n’a pas été communiqué par les parties. Selon les références de marché communément admises, les grands crus bourguignons les plus prisés s’échangent entre 2 et 3 millions d’euros l’ouvrée — une ouvrée représentant un vingt-quatrième d’hectare. Sur cette base, la valeur théorique du patrimoine du Domaine Damoy — près de huit hectares de grands crus — s’établirait entre 350 millions et plus d’un demi-milliard d’euros. Selon des sources proches du dossier citées par l’AFP, le prix effectivement payé serait cependant plus proche de 300 millions d’euros. Aucune des parties n’a confirmé ce chiffre.
À titre de comparaison, le Clos de Tart — sur lequel Roederer s’était positionné en 2017 avant d’être évincé — avait été cédé à François Pinault pour 280 millions d’euros, alors considéré comme un montant record.
Des réactions critiques au sein de l’interprofession
La finalisation de l’opération a suscité des prises de position publiques de responsables professionnels. Michel Barraud, coprésident du Comité des vins de Bourgogne, a exprimé ses inquiétudes auprès de l’AFP, dénonçant des prix qu’il juge désormais « complètement déconnectés des réalités » et « un raisonnement capitalistique » étranger aux valeurs vitivinicoles traditionnelles de la région. Il soulève également la question de la transmission : « Quand un vigneron veut la garder pour ses enfants et petits-enfants, ça devient très difficile. »
M. Barraud s’inquiète par ailleurs de l’image que ces transactions confèrent à l’appellation, qu’il juge « élitiste et inaccessible », tout en rappelant que la majorité des vins de Bourgogne se situe dans une gamme de prix bien plus accessible.
Une tension structurelle sur le foncier bourguignon
Interrogé par l’AFP, Sébastien Richard, directeur de la SAFER pour la Côte d’Or, apporte un éclairage plus nuancé sur la dynamique du marché foncier. Il confirme que la disponibilité de terres est structurellement limitée — entre 90 et 100 hectares mis en vente chaque année sur un vignoble total de près de 30 000 hectares en Bourgogne — et que la demande excède très largement l’offre. À titre d’illustration, 80 candidats se seraient récemment positionnés pour l’acquisition d’un seul hectare. Les prix progressent en conséquence de plusieurs points chaque année.
M. Richard tempère toutefois le rôle des investisseurs extérieurs dans cette inflation : les acquéreurs sont, dans la majorité des cas, des structures locales, des fermiers ou des domaines en phase de consolidation, la surface moyenne d’un domaine bourguignon s’établissant à 6 ou 7 hectares.
Il relève également le contraste avec d’autres vignobles français : « La Côte d’Or fait figure d’exception quand on voit les arrachages de vignes dans le Bordelais, où on ne sait pas si on va trouver un acheteur. »
Une consolidation qui s’accélère
L’entrée de Roederer à Gevrey-Chambertin s’inscrit dans un mouvement plus large de concentration du vignoble bourguignon entre les mains d’acteurs disposant de capacités financières importantes. LVMH (Clos des Lambrays, 2014), François Pinault (Clos de Tart, 2017 ; Bouchard Père & Fils, 2022), Stan Kroenke (Domaine Bonneau du Martray, 2017) ont successivement acquis des positions significatives. Au rythme des transactions récentes, le cercle des acquéreurs potentiels se resserre autour d’un nombre limité de groupes familiaux ou de fonds patrimoniaux disposant des capacités nécessaires à de telles valorisations.
Un effet d’entraînement sur l’ensemble de l’appellation
Le débat sur la concentration foncière tend cependant à occulter un argument symétrique : les grands groupes dotés de réseaux de distribution internationaux jouent un rôle d’amplificateur de notoriété qui profite, par capillarité, à l’ensemble des producteurs bourguignons. Un domaine comme Pierre Damoy, diffusé dans le portefeuille mondial de Roederer Collection — présent dans plus de 100 pays —, accède à des débouchés qu’aucun domaine familial de huit hectares ne pourrait atteindre seul. Cette visibilité rejaillit sur la marque collective Bourgogne dans son ensemble, l’appellation régionale Bourgogne occupant la moitié des surfaces plantées et portant le message de la région dans le monde entier.
La trajectoire des prix sur le marché secondaire sur longue période tend à valider cet effet d’entraînement, et à le distinguer nettement de celle de Bordeaux. Depuis 2010, l’indice Burgundy 150 de Liv-ex, qui suit les performances tarifaires des vins bourguignons de référence, a systématiquement surperformé tous les autres indices régionaux ainsi que le Liv-ex 1000, l’indice le plus large du marché. Cette surperformance structurelle s’observe également dans la composition de la classification Liv-ex 2025 : la Bourgogne représente près de 69 % des vins classés dans le premier tier de valeur, celui des vins les plus chers du marché secondaire mondial. Bordeaux, qui dominait ce même classement à hauteur de 80 % de la valeur échangée au début des années 2000, ne représente plus que 35 % de la valeur totale des transactions sur la plateforme.
Ces indicateurs de prix construits sur vingt ans — les indices iDealwine Bordeaux et Bourgogne sont calculés en continu depuis 2001 — illustrent une divergence durable entre les deux régions, qui n’est pas étrangère à la présence et à l’action promotionnelle des grands groupes installés en Côte-d’Or. La question posée par les acteurs de la filière n’est donc pas tant celle des effets de la concentration sur la valeur globale de la région que celle de la répartition de cette valeur entre les différentes catégories de producteurs qui la composent.
Sources
- AFP / Agri Mutuel, 25 juillet 2026
- Challenges, juillet 2026 (Pierre Rondeau)
- France 3 Bourgogne-Franche-Comté, juillet 2026
- Wolf of Burgundy, avril 2026 (analyse des scénarios de valorisation)