dimanche 23 août 2026

Roussillon : la fin d'un cycle pour la coopération viticole

En six mois, trois des principales structures coopératives des Pyrénées-Orientales ont changé de mains ou ouvert des discussions en ce sens. Ces opérations interviennent dans un vignoble amputé de près d'un quart de sa surface en deux campagnes d'arrachage, sur un socle historique — le vin doux naturel — en repli continu depuis un demi-siècle. Le département concentre, sous une forme accélérée, les difficultés du modèle coopératif français.

Trois dossiers en six mois

Le 29 juin 2026, le tribunal judiciaire de Perpignan valide la reprise partielle de la cave Arnaud de Villeneuve, fondée à Rivesaltes en 1909 et placée en redressement judiciaire en début d'année. L'offre retenue, d'un montant de 2,7 millions d'euros, est portée conjointement par Coop VO — nouvelle dénomination de Val d'Orbieu, à Narbonne — et par les Vignobles Cap Leucate. Elle vise principalement l'outil industriel de Rivesaltes et ses capacités de stockage. Trente des trente-sept salariés perdent leur emploi. Les adhérents rejoignent la structure audoise. L'opération est effective au 1er juillet.

Le 24 juillet, le même tribunal autorise la reprise du Groupement Interproducteurs Collioure Banyuls (GICB) par le Domaine Lafage, seul candidat en lice. La coopérative, sous plan de sauvegarde depuis 2014 puis en redressement judiciaire au printemps 2026, affichait une dette de l'ordre de vingt millions d'euros. Elle prend le nom de Terrasses Vermeilles. Elle réunit près de cinq cents producteurs sur cinq cents hectares et représente 60 % de la production des appellations collioure et banyuls, pour environ un million de bouteilles commercialisées chaque année sous les marques Terres des Templiers et Abbé Rous.

Au cours de l'été, la Compagnie Vinicole des Rivesaltes Bourdouil (CVR Bourdouil), filiale du groupe La Martiniquaise, et le négoce coopératif Vica — Les Vignes du Vent, ex-Vignerons Catalans — signent une lettre d'intention non engageante, assortie d'une clause d'exclusivité. Vica fédère six caves coopératives du département : Dom Brial, Terrassous, Côtes d'Agly, Terres Plurielles, Trémoine et Laure de Nyls. Des audits sont conduits jusqu'à fin septembre. Aucune opération n'est actée à ce stade.

Un vignoble réduit d'un quart en deux campagnes

Le vignoble des Pyrénées-Orientales couvrait environ 50 000 hectares il y a trente ans. Il en compte aujourd'hui de l'ordre de 13 000. La contraction s'est brutalement accélérée avec les dispositifs d'arrachage définitif financés par l'État : 2 800 hectares en 2025, 1 975 hectares en 2026. Près de 5 000 hectares ont disparu en deux campagnes, soit environ 27 % de la surface départementale.

Le mouvement n'est pas propre au Roussillon. Le plan national 2026 piloté par FranceAgriMer a recueilli 5 824 dossiers pour 27 929 hectares, soit 3,6 % du vignoble français, avec une aide de base fixée à 4 000 euros par hectare. Les Pyrénées-Orientales représentent 7 % des surfaces concernées, la Gironde 28 %, l'Aude 16 %. Mais rapporté à la taille du vignoble départemental, l'impact catalan est sans équivalent.

Une enquête ministérielle publiée en novembre 2025 estimait à plus de 34 000 hectares le potentiel d'arrachage restant à l'échelle nationale. Elle indiquait que 56 % de ces surfaces étaient exploitées par des coopérateurs, soit environ 19 000 hectares.

Des outils dimensionnés pour un volume disparu

Le modèle coopératif méridional repose historiquement sur la vinification de gros volumes destinés au vrac, avec recherche de rendements et d'économies d'échelle sur le coût unitaire de vinification. La contraction des apports met ce dimensionnement en défaut.

Le site de Rivesaltes d'Arnaud de Villeneuve en fournit l'illustration. Modernisé en 2007, calibré pour vinifier 90 000 à 100 000 hectolitres par an et doté d'une capacité de cuverie de l'ordre de 140 000 hectolitres, il n'a traité que 18 000 hectolitres en 2025, contre 42 000 hectolitres en 2022. Les charges fixes se répartissent alors sur une assiette de volume qui se réduit d'année en année, tandis que les recettes, assises sur ces mêmes volumes, régressent.

C'est précisément cet écart qui a fait de l'outil un actif recherché : Cap Leucate, engagée par ailleurs dans un rapprochement avec la cave de Névian dont la fusion doit se finaliser en 2027, disposait d'une capacité de travail limitée à environ 50 000 hectolitres sur son site historique. Le groupe issu de la reprise annonce 330 adhérents, 2 050 hectares et une production prévisionnelle proche de 100 000 hectolitres.

Le rapport du Conseil général de l'alimentation, de l'agriculture et des espaces ruraux (CGAAER) remis en décembre 2025 relève que les campagnes d'arrachage successives, le déficit de renouvellement des générations et les effets du changement climatique sur les rendements érodent rapidement le bénéfice attendu des fusions. L'addition de surfaces et d'adhérents ne suffit pas à restaurer l'équilibre.

Le vin doux naturel, socle devenu charge

La spécificité roussillonnaise tient au poids des vins doux naturels. Le marché représentait environ 700 000 hectolitres dans les années 1950. Il s'établissait à 250 000 hectolitres lors de la campagne 2009-2010. Les volumes de récolte poursuivaient leur déclin en 2021, à 98 700 hectolitres, en retrait de 31 % par rapport à la moyenne quinquennale, en lien avec la réduction des surfaces dédiées.

L'origine du repli est documentée de longue date par l'interprofession : le rivesaltes était l'apéritif des bassins industriels du Nord et de l'Ouest, et le déclin de ces bassins a emporté le débouché. Les évolutions de consommation — moindre teneur en sucre, moindre degré alcoolique, consommation hors repas — ont ensuite disqualifié la catégorie auprès des générations suivantes.

L'exposition des structures reprises est directe. Selon les déclarations du repreneur, les vins doux naturels représentent 70 % des ventes du GICB, contre 20 % de celles du Domaine Lafage. Le rééquilibrage annoncé au profit du collioure et des vins secs constitue l'un des axes du projet de reprise.

Le vrac et l'impasse du modèle volume

Le CGAAER décrit les coopératives dites de « volumes et prix bas » comme structurellement fragilisées. Le rapport estime qu'au coût de vinification de 40 euros par hectolitre, le maintien en l'état conduit mécaniquement à une baisse des acomptes versés aux adhérents.

Les ordres de grandeur du revenu coopérateur ont été objectivés en Occitanie. La démarche Coop'Performance, conduite par la fédération régionale des vignerons coopérateurs sur 118 comptabilités, segmente les structures en neuf groupes. Pour quatre à cinq d'entre eux, le chiffre d'affaires restitué au vigneron coopérateur est inférieur aux 4 500 à 5 500 euros par hectare jugés nécessaires pour dégager un revenu satisfaisant. Le président des Vignerons coopérateurs d'Occitanie situait en 2025 la rémunération réelle entre 3 000 et 4 000 euros par hectare, pour un besoin évalué à 5 000 euros.

La contractualisation pluriannuelle, longtemps pratiquée entre producteurs et metteurs en marché, s'est par ailleurs affaiblie dans les bassins les plus exposés. Le rapport relève que la fragmentation d'un vignoble entre de nombreux opérateurs en complique le rétablissement, et qu'à l'inverse une structure représentant une part significative d'une appellation la construit plus aisément.

La commercialisation, angle mort du modèle

Les coopératives ont été créées pour mutualiser un outil de vinification, non pour porter une marque. Le CGAAER souligne que dans les bassins les plus en difficulté, l'analyse fait apparaître une prise en compte insuffisante du marché sur longue période. Il relève que l'export constitue une difficulté pour la plupart des caves hors Champagne, faute de compétences commerciales et linguistiques, et que les directeurs, historiquement œnologues, doivent désormais présenter un profil de manager et de commercial.

Le dossier GICB en offre une lecture concrète. Le repreneur indique que la structure n'exportait quasiment pas, et fonde son projet sur l'intégration des marques au réseau commercial du Domaine Lafage, présent dans une soixantaine de pays pour environ la moitié de son chiffre d'affaires. Les deux entreprises avaient déjà noué un partenariat, Lafage commercialisant à l'export la marque premium Abbé Rous.

Le rapport identifie enfin un frein réglementaire propre aux unions de coopératives : la mention « mise en bouteille à la propriété » leur est inaccessible, alors qu'elle est jugée discriminante auprès du consommateur. Il recommande une réflexion sur ce point.

Le renouvellement des générations en question

La dimension démographique traverse l'ensemble des dossiers sans y figurer explicitement. Le CGAAER note que les administrateurs de coopératives viticoles seraient plus âgés que dans les autres coopératives agricoles, avec une faible rotation des élus. Une enquête de l'Institut Agro Montpellier portant sur dix-huit des vingt-six unions de caves coopératives françaises indique que toutes sont présidées par des hommes de plus de 55 ans, la proportion d'hommes atteignant 93 % pour les postes de direction.

Le rapport observe également que certaines caves, voyant leur potentiel de collecte décroître en lien avec le vieillissement et le non-renouvellement du vignoble, choisissent la voie de l'extinction. Il mentionne, pour les situations les plus dégradées, l'évocation d'un soutien à l'arrachage dit social, permettant aux coopérateurs de quitter l'activité — une hypothèse chiffrée à environ 20 % des cas par plusieurs interlocuteurs.

Des dispositifs de portage foncier ont été engagés en réponse. Dans les Pyrénées-Orientales, une société coopérative d'intérêt collectif associant vignerons, salariés, particuliers, entreprises, banques et collectivités comptait à l'automne 2025 deux cents souscripteurs et avait acquis 32 hectares sur la soixantaine visée à cinq ans.

Endettement et resserrement bancaire

Le Crédit Agricole évaluait en 2025 son encours financier global auprès des caves coopératives à plus de 250 millions d'euros, dont environ 60 % liés au portage de stocks. Sur le seul périmètre des structures auditées en Nouvelle-Aquitaine, l'encours atteignait 212,7 millions d'euros, dont les deux tiers à court terme. Dans un département visité par la mission, 75 % des caves coopératives connaissaient un retard ou un défaut de paiement d'échéance. Le taux de défaut relevé par La Coopération Agricole progressait de 23,4 % entre 2023 et 2024.

Le groupe bancaire a conditionné la poursuite de son soutien à la formalisation de projets de transformation. Avant la récolte 2025, La Coopération Agricole estimait à une centaine le nombre de caves coopératives en difficulté à l'échelle nationale, les régions les plus concernées étant l'Occitanie, la vallée du Rhône, la Provence et le Bordelais.

Trois issues, trois modèles

Les trois dossiers roussillonnais illustrent des voies distinctes. La reprise d'Arnaud de Villeneuve maintient une solution coopérative, par transfert d'adhérents et d'outil vers un ensemble interdépartemental. Celle du GICB fait passer sous contrôle privé le premier opérateur de deux appellations, avec maintien annoncé d'une activité autonome. Le projet Vica-Bourdouil, s'il aboutissait, placerait l'outil commercial de six coopératives entre les mains d'un négociant filiale d'un groupe de spiritueux — CVR Bourdouil étant, avec Vica, le principal metteur en marché des vins doux naturels du Roussillon.

Le nombre de caves coopératives et d'unions recensées en France est passé de 650 en 2014 à environ 550 aujourd'hui. Elles emploient 17 500 salariés, font vivre 35 000 exploitations et contribuent à quelque 40 % de la production nationale de vin. Le CGAAER conclut que le statu quo n'est pas une option, tout en estimant que le modèle conserve un avenir s'il évolue.

Une feuille de route préfectorale

Le préfet des Pyrénées-Orientales a lancé à l'automne 2025 des assises de la viticulture, dont la restitution s'est tenue le 5 juin 2026. La feuille de route publiée s'articule autour de quatre axes. Le premier porte sur la restructuration des caves coopératives — fusions, synergies, mutualisation opérationnelle — avec un audit complet de chacune d'elles. Le deuxième vise la construction d'une stratégie territoriale commune et d'une image de marque des vins du Roussillon. Une charte d'engagement a été signée par dix des quinze caves départementales. Un comité stratégique de la viticulture doit se réunir avant la fin de l'année 2026.

Sources
Vitisphere ; ICI Occitanie / France Bleu Roussillon ; France 3 Occitanie ; Réussir Vigne ; Rayon Boissons ; Made in Perpignan ; V&S News n° 705, 21 au 27 août 2026 ; CGAAER, « Mission d'appui à la restructuration des caves coopératives viticoles », rapport n° 25066, décembre 2025 ; FranceAgriMer ; Agreste / DRAAF Occitanie ; Conseil Interprofessionnel des Vins du Roussillon ; La Coopération Agricole – Vignerons coopérateurs ; communiqués Domaine Lafage, Vignobles Cap Leucate, Coop VO.