En l'espace de quelques semaines, une série de procédures collectives a frappé des acteurs que presque tout oppose : caves coopératives plus que centenaires, domaines en pleine croissance externe, négociant bourguignon, grande maison de champagne, jeune pousse du sans-alcool. La diversité des profils masque un arrière-plan commun. La filière viticole française traverse une crise durable, faite de déconsommation, de surproduction et d'un effet ciseau qui n'épargne plus aucun modèle économique. Passées au crible, ces situations individuelles dessinent moins une succession d'accidents qu'une recomposition d'ensemble.
Une vague de défaillances installée dans la durée
Les chiffres donnent la mesure du phénomène. Le cabinet Altares Dun & Bradstreet recense environ 270 procédures collectives dans la viticulture sur l'année 2025, en hausse de 26 %. La trajectoire est régulière : déjà +24 % au premier trimestre 2024, puis +75 % début 2025. Au premier trimestre 2026, 87 domaines sont entrés en procédure, en progression de 32 % sur un an, dont près de la moitié en Gironde. La Nouvelle-Aquitaine et l'Occitanie concentrent l'essentiel des dossiers, sur fond de crise des vins rouges de Bordeaux, du Sud-Ouest, du Languedoc et de la vallée du Rhône.
Un signal mérite d'être isolé. La part des procédures de sauvegarde, dispositif préventif ouvert avant la cessation des paiements, augmente plus vite que les liquidations et les redressements. Les analystes y voient la marque d'une meilleure anticipation des dirigeants, qui saisissent le tribunal plus tôt pour préserver leurs chances de rebond.
Les causes de fond sont désormais bien identifiées. La consommation intérieure de vin a reculé d'environ un tiers en vingt ans, laissant un pays qui produit autour de 40 millions d'hectolitres face à une demande domestique voisine de 25 millions. À cette déconsommation, tirée par le repli du rouge, s'ajoutent la hausse des coûts de production, l'inflation, les tensions à l'export vers les États-Unis et la Chine, et une succession d'aléas climatiques. Pour rééquilibrer l'offre, l'État a présenté au SITEVI, en novembre 2025, un nouveau plan de sortie de crise : 130 millions d'euros consacrés à l'arrachage définitif, à raison de 4 000 euros par hectare, soit un potentiel de près de 32 500 hectares retirés, complétés par la réouverture des prêts structurels garantis par Bpifrance, élargis aux coopératives, et par une distillation de crise. C'est dans ce cadre que s'inscrivent les dossiers examinés ici.
Le modèle coopératif à l'heure des choix
Trois cas illustrent la pression qui pèse sur les caves coopératives, structures où les charges fixes deviennent difficiles à absorber lorsque les apports diminuent.
Dans le Gard, la liquidation judiciaire de la cave de Lédignan est actée. Les discussions engagées avec les caves des Vignerons Montagnac Domitienne et de Saint-Drézéry n'ont pas abouti, et les charges fixes ont eu raison de la structure. La campagne d'arrachage a accéléré l'érosion des volumes, ramenés d'environ 21 000 à 18 000 hectolitres. La quarantaine d'adhérents apportera désormais son raisin ailleurs, le bâti sera rasé et le terrain a fait l'objet d'un compromis avec un promoteur. Son ancien président déplore un réflexe individuel là où la mutualisation aurait permis des économies d'échelle, et prévient que d'autres difficultés suivront.
À Banyuls-sur-Mer, le Groupement interproducteurs du cru Banyuls et Collioure (GICB), qui pèse la moitié de la viticulture de l'appellation, a été placé en période d'observation d'un an par le tribunal de Perpignan. Des offres de reprise pourront s'exprimer, tandis que la structure travaille en parallèle à un projet autonome de poursuite d'activité, sa capacité à tenir jusqu'en avril 2027 devant être réévaluée à l'été.
À rebours de ces deux dossiers, l'intégration des Vignerons du Brulhois, en redressement judiciaire dans le Lot-et-Garonne, par le groupe coopératif Terre de Vignerons dessine l'issue par consolidation. L'opération, présentée comme préparée de longue date, prend la forme d'un apport d'environ 6 000 hectolitres et porte à onze le nombre de caves du groupe. Le Brulhois conserve la conduite du vignoble et la vinification, quand Terre de Vignerons met à disposition ses outils industriels, commerciaux et logistiques.
Ces trois trajectoires ne sont pas isolées. Univitis, les Vignerons de Buzet ou encore Alliance Bourg ont engagé ces derniers mois des procédures comparables. Le modèle coopératif a longtemps joué un rôle d'amortisseur, en puisant dans ses réserves pour maintenir la rémunération des apporteurs. Ces réserves s'épuisent, et la question du rapprochement, jusqu'ici différée, se pose désormais frontalement.
La croissance externe rattrapée par le marché
Le cas des Vignobles Strasser-Radziwill montre les limites d'une stratégie d'acquisition rapide en marché baissier. La quasi-totalité des sociétés du groupe a été placée en redressement judiciaire, avec une période d'observation courant jusqu'au 21 octobre, susceptible d'être prolongée jusqu'à douze ou dix-huit mois. Le groupe avait porté son chiffre d'affaires de 1,7 à 5 millions d'euros par reprises successives, avec encore 10 % de croissance annoncés en 2025.
Les signaux d'alerte étaient toutefois présents. Des fournisseurs se plaignaient de longue date des délais de paiement. Deux domaines du Luberon ont été mis en fermage, les boutiques de Paris et de Bruxelles ont fermé faute de rentabilité, et seuls subsistent les caveaux de Châteauneuf-du-Pape et de Beaumes-de-Venise. Le patrimoine reste conséquent, du châteauneuf-du-pape au domaine de Coyeux acquis en 2021, mais il illustre aussi les paris du moment : la reconversion des muscats destinés aux vins doux naturels, en mévente, vers des cépages blancs, et une diversification marquée vers la restauration et l'événementiel, autour de l'enseigne Mère Germaine. Autant d'investissements dont le rendement met du temps à se matérialiser.
Négoce : ouvrir le capital pour sécuriser l'amont
La maison Aegerter, à Nuits-Saint-Georges, offre l'exemple d'une sortie de crise par recapitalisation. Placée en redressement judiciaire en 2025 pour son activité de négoce, elle en est sortie en mars et a annoncé l'entrée à son capital d'un investisseur français minoritaire, étranger au secteur du vin, à hauteur de 5 %. L'opération vise à financer le besoin en fonds de roulement et à sécuriser les approvisionnements par l'acquisition de vignes. La maison, qui détient 35 hectares et en vinifie l'équivalent de 65 en Bourgogne et en Provence, négocie une quinzaine d'hectares supplémentaires en Côte-d'Or qui doubleraient son foncier bourguignon. La logique est claire : appuyer un modèle de négoce fragilisé sur un socle de production en propre, avec l'aide de capitaux extérieurs.
Les grandes maisons face au mur de la dette
La crise atteint aussi le haut du marché. Maison Pommery & Associés, nouvelle dénomination de Vranken-Pommery depuis janvier 2026, a obtenu le report d'un an d'un emprunt obligataire de 45 millions d'euros, assorti d'un taux de 3,75 %, dont l'échéance passe du 19 juin 2026 au 19 juin 2027. Réunis le 9 juin, les obligataires ont approuvé la demande à une très large majorité. Ce délai doit permettre au groupe rémois de faire certifier ses comptes 2025, de mener son programme de cession d'actifs jugés non stratégiques et, surtout, de poursuivre les négociations exclusives engagées début juin avec l'allemand Henkell International en vue d'un rapprochement. L'opération, si elle aboutissait, ferait passer une maison de champagne emblématique sous contrôle d'un groupe étranger de vins effervescents, scénario inédit dans ce vignoble.
Sans-alcool : un marché réel, une rentabilité difficile
Fondée en 2022 dans le Loir-et-Cher, Maison Bécat est en péril. La société avait lancé un chenin local désalcoolisé, puis une version pétillante, commercialisés entre 15 et 18 euros. Avec environ 20 000 cols écoulés en 2025, comme en 2024, elle reste loin du seuil de rentabilité estimé à 40 000 cols. Son dirigeant pointe le coût de la désalcoolisation et le prix élevé des bouteilles, et se donne encore un peu de temps avant de décider de la suite.
L'échec ne tient pas à l'absence de marché. Le vin sans alcool affiche en France des progressions à deux chiffres, quand le vin classique stagne autour de +1 %. En volume, il pèse encore environ 1 % du marché, mais ses ventes progressent de plus de 12 % et sa valeur de plus de 20 % sur un an, pour près de 36 millions d'euros ; la France et l'Allemagne concentrent à elles deux près de 40 % de la consommation mondiale de la catégorie. Le frein est structurel. La désalcoolisation entraîne un surcoût de 10 à 20 %, et une unité de production n'est jugée rentable qu'au-delà de 20 000 hectolitres par an. Pour un petit acteur mono-produit, dépendant de prestataires extérieurs, l'équation reste délicate, quand bien même la catégorie gagne en crédibilité et attire désormais des domaines prestigieux.
Saint-Tropez : quand l'emplacement ne suffit pas
La Cave de Saint-Tropez, devenue Torpez, occupe une place à part. Avec près de 200 hectares en production sur la presqu'île et quelque 500 parcelles apportées, la structure centenaire semble bénéficier d'une situation privilégiée. Le tribunal de Draguignan a pourtant ouvert une procédure de redressement en mai. La vente en 2019 des anciens bâtiments intra-muros, sur un marché immobilier local très valorisé, avait dégagé des moyens importants dont l'emploi paraît discutable ; jointe à une gestion défaillante, elle aurait conduit aux difficultés actuelles. Une enquête pénale, sans lien avec la situation économique, est par ailleurs en cours. Le cas rappelle qu'un terroir recherché et un actif immobilier de premier plan ne suffisent pas à garantir la solidité d'une structure, dès lors que la gouvernance fait défaut.
Ce que ces cas disent de la filière
Rapprochés, ces dossiers font apparaître plusieurs lignes de force. Un dénominateur commun d'abord : l'effet ciseau entre des coûts orientés à la hausse et une demande qui se contracte, qui met sous tension aussi bien les trésoreries que les structures endettées, et qui rattrape les décisions prises en phase d'expansion. Les procédures ne frappent plus seulement les producteurs de vins rouges du grand Sud : elles touchent le négoce, la coopération, le champagne et les segments réputés porteurs.
Se dégagent ensuite des trajectoires de sortie. La consolidation, coopérative comme privée, s'impose là où les rapprochements avaient été différés. Le recours à des capitaux extérieurs, voire étrangers, gagne du terrain, de la recapitalisation d'un négociant à l'adossement d'une grande maison. La réorientation de l'offre se confirme, du rouge vers le blanc, le rosé et l'effervescent, et de la vente classique vers l'œnotourisme, la restauration ou le sans-alcool, avec des résultats encore inégaux. Enfin, la montée des procédures de sauvegarde traduit une culture de l'anticipation qui progresse, alors même que le gros des défaillances ne paraît pas encore derrière la filière. Un dernier constat s'impose : des structures longtemps citées en modèle figurent désormais parmi les entreprises en difficulté.
Sources
Altares Dun & Bradstreet ; ministère de l'Agriculture (plan de sortie de crise, SITEVI) ; Vitisphere ; La Champagne de Sophie Claeys, Boursorama et Zonebourse (dossier Pommery / Henkell) ; LSA et IWSR (marché du sans-alcool) ; Vinexposium ; Agri Mutuel (coopératives) ; communiqués et déclarations des entreprises et groupes concernés (Torpez, Vignobles Strasser-Radziwill, Maison Bécat, Maison Aegerter, cave de Lédignan, GICB, Terre de Vignerons).