samedi 12 septembre 2026

Loire : À Chinon, le domaine Béatrice et Pascal Lambert repris par un tour de table d'investisseurs

Placé en redressement judiciaire en mars 2025, le domaine Béatrice et Pascal Lambert, 21 hectares conduits en bio et en biodynamie dans l'AOC Chinon, a changé de mains dans le cadre d'un plan de cession arrêté par le tribunal de commerce. Martial Le Terrier, directeur associé de la plateforme de reprise d'entreprises en difficulté Cession Greffe, a pris la direction de l'exploitation aux côtés de cinq autres investisseurs, tous clients du domaine. Pascal Lambert restera aux côtés des repreneurs pendant trois ans et l'exploitation conserve son nom.

Une procédure ouverte au printemps 2025

Le domaine a été placé en redressement judiciaire en mars 2025. La procédure s'est conclue par un plan de cession, et non par un plan de continuation. Le montant de la reprise et l'identité des cinq co-investisseurs n'ont pas été rendus publics. Le calendrier exact du jugement arrêtant le plan n'a pas davantage été communiqué.

La configuration retenue est peu courante dans le vignoble. Les repreneurs ne sont ni un négociant, ni un groupe familial voisin, ni un fonds spécialisé dans le foncier viticole. Ce sont des clients du domaine, réunis autour d'un professionnel du retournement d'entreprise qui déclare avoir découvert l'exploitation par ses vins avant d'en découvrir le dossier.

Un domaine pionnier de la biodynamie en Chinon

Béatrice et Pascal Lambert se sont installés en 1987 au lieu-dit Les Chesnaies, à Cravant-les-Coteaux, commune qui représente une part significative de l'aire de l'appellation. L'exploitation est partie d'une surface réduite avant de s'agrandir par acquisitions successives. Le cabernet franc y produit les rouges et les rosés, le chenin les blancs.

Le domaine a engagé une modification de ses pratiques culturales au milieu des années 1990, puis est passé en biodynamie au milieu des années 2000. Il figure parmi les premiers à avoir conduit cette démarche sur l'AOC Chinon et adhère au Syndicat international des vignerons en culture bio-dynamique. Ses cuvées parcellaires, appuyées sur la distinction des terroirs de graves, d'argilo-calcaire et d'argiles à silex, lui ont valu une exposition régulière dans la presse spécialisée française et anglo-saxonne.

Antoine Lambert, fils de Béatrice et Pascal Lambert, portait un projet de reprise de l'exploitation. Ce projet n'a pas abouti. Cet échec d'une transmission intrafamiliale sur un domaine de notoriété établie renvoie à une difficulté récurrente du vignoble français : la valeur d'usage d'une exploitation ne suffit plus toujours à en financer la reprise lorsque le passif s'est constitué sur plusieurs exercices.

Des repreneurs issus du retournement d'entreprise

Cession Greffe est une marque exploitée par la société Transiciel. La plateforme accompagne les candidats à la reprise d'entreprises placées en procédure collective, en amont de la présentation des offres devant le tribunal.

Martial Le Terrier indique avoir été sollicité par Pascal Lambert, qui lui a présenté des investisseurs, avant de décider d'investir lui-même et de prendre en charge la gestion et la commercialisation.

Un plan de relance centré sur la commercialisation

Les objectifs annoncés par le nouveau dirigeant portent sur quatre axes.
→ Développer les ventes en restauration haut de gamme. Martial Le Terrier indique avoir reçu au domaine le sommelier du chef Yannick Alléno.
→ Augmenter les volumes chez les cavistes, avec un habillage revu et des QR codes renvoyant vers des contenus vidéo.
→ Amplifier les ventes aux particuliers au moyen d'une campagne de financement participatif.
→ Redéployer l'export des États-Unis vers l'Europe du Nord.
Une maître de chai a été recrutée. Le domaine conserve son nom commercial, ce qui préserve l'actif immatériel constitué depuis 1987 et la continuité du référencement chez les cavistes et les importateurs.

Un arbitrage export lisible dans le contexte tarifaire

Le redéploiement annoncé vers l'Europe du Nord intervient alors que les vins européens entrant aux États-Unis supportent un droit de douane de 15 % depuis août 2025. L'accord commercial entre l'Union européenne et les États-Unis entré en application le 1er juillet 2026 a verrouillé ce plafond jusqu'au 31 décembre 2029, sans exemption pour les vins et spiritueux, malgré les demandes répétées de la filière et le soutien de la France et de l'Italie. Les importations américaines de vin ont reculé en volume et en valeur sur le premier semestre 2026.

Un vignoble bio sous contrainte économique

Le dossier Lambert s'inscrit dans une séquence de contraction du vignoble biologique français. Après un premier repli de 6.724 hectares en 2024, l'Agence Bio a enregistré en 2025 une baisse de 12.675 hectares. Les surfaces certifiées sont tombées à 137.300 hectares, en recul de 3 %, et les surfaces en conversion à 14.633 hectares, en chute de 35 %. Le Centre-Val de Loire perd 3 % de ses surfaces bio, à 6.038 hectares. La part du bio dans le vignoble français revient à 20 %.

Les défaillances d'entreprises viticoles suivent la même trajectoire. Sur les douze mois glissants achevés fin juin 2025, Altares Dun & Bradstreet recensait 255 procédures collectives dans la production de vin, en hausse de 49 %, dont 150 liquidations judiciaires et 67 redressements judiciaires.

Des précédents ligériens

Le cas Lambert n'est pas isolé en Val de Loire. À Savennières, le domaine du Closel, 15 hectares majoritairement plantés en chenin et conduits en bio et en biodynamie, a également été placé en redressement judiciaire. Trois neveux d'Évelyne de Pontbriand, décédée fin 2024, ont porté un projet de reprise familiale financé par une campagne de prévente ayant collecté plus de 225.000 euros auprès de plus de 900 souscripteurs, présentée comme un niveau record pour un domaine viticole sur la plateforme Ulule.

Le recours au financement participatif annoncé par les repreneurs du domaine Lambert relève de la même logique : mobiliser une base de clientèle acquise pour reconstituer de la trésorerie sans recourir immédiatement à l'endettement bancaire.

Repères sur l'AOC Chinon

L'appellation Chinon couvre environ 2.400 hectares en production, répartis sur une vingtaine de communes de part et d'autre de la Vienne, en Indre-et-Loire. Elle constitue la première appellation productrice de vins rouges du Val de Loire, avec une production annuelle estimée à environ 13 millions de bouteilles. Le cabernet franc est le cépage rouge unique de l'aire, le chenin le cépage blanc, ce dernier ne représentant qu'une part marginale des volumes.

Sources
Le Vigneron du Val de Loire, « Chinon : des investisseurs reprennent le domaine Lambert », 31 août 2026 (Ingrid Proust)
Briefing presse fourni, rubrique France, signé I.P.
Cession Greffe – présentation de la société (cessiongreffe.com)
Biodyvin – dossier de présentation du domaine Les Chesnaies
Vitisphere, « Déconversion bio accélérée dans les vignobles en crise : -12 675 ha et -31 millions € », données Agence Bio 2025
Vitisphere, « +49 % de défaillances dans le vignoble », données Altares Dun & Bradstreet
Le Journal des Entreprises, « Le projet de reprise familiale du domaine viticole du Closel collecte plus de 225 000 euros »
Vinetur, « U.S. Locks 15% Tariff on Most European Exports Through 2029 »
Sénat, réponse du ministère de l'Agriculture à la question écrite n° 06272, 5 février 2026
Syndicat des vins de Chinon, InterLoire – données d'appellation




Cavistes : crise, concentration et recomposition d'un circuit sous tension

Maison Nicolas a racheté une cave indépendante des Yvelines cet été. L'opération s'inscrit dans un mouvement plus large : le circuit spécialisé encaisse la déconsommation de vin, les réseaux sous enseigne gagnent des parts de marché et développent leur parc et reprennent des fonds indépendants.

Une reprise discrète dans les Yvelines

La Cave Ovilloise, installée 20 avenue Carnot à Houilles (Yvelines), a changé de mains cet été. L'EURL a cédé son fonds de commerce aux Établissements Nicolas.

Créée en 2002, la cave était gérée depuis 2016 par Christian Garat, 66 ans. Elle avait été franchisée Intercaves jusqu'en 2023 et disposait à ce titre du mobilier de l'enseigne. Elle propose en moyenne plus de 550 références de vins, champagnes et spiritueux. Son emplacement en centre-ville correspond au positionnement des caves de Maison Nicolas.

Un circuit qui a encaissé le choc de 2024

Les données de conjoncture décrivent un recul marqué, suivi d'une stabilisation. Selon l'institut Circana, le chiffre d'affaires des cavistes et caves à bières a reculé de 3,9 % en 2024, puis de 0,6 % seulement en 2025. En cumul annuel mobile à fin mars 2026, il progresse de 1,64 %. Ces chiffres proviennent de la remontée des transactions de 250 000 détenteurs d'une application bancaire de gestion de comptes.

La BPCE aboutit à un constat voisin dans son *Baromètre Digital & Payments*, établi à partir de plus de 20 millions de cartes bancaires. Pour 2025, la banque relève une hausse de 1 % des dépenses chez les cavistes, portée par les plus de 45 ans, qui représentent désormais près de 60 % du marché.

Cette résistance relative contraste avec la toile de fond. L'Organisation internationale de la vigne et du vin a estimé la consommation mondiale de vin à 208 millions d'hectolitres en 2025, en repli de 2,7 % sur un an et au plus bas depuis 1957. Le recul atteint 14 % depuis 2018. La France, premier marché de l'Union européenne, y contribue avec 22 millions d'hectolitres, en baisse de 3,2 %.

L'environnement général des défaillances reste dégradé. Altares Dun & Bradstreet a recensé 18.986 ouvertures de procédures collectives au premier trimestre 2026, en hausse de 6,4 %, dont 2?209 chez les détaillants (+3,7 %). Le deuxième trimestre s'établit à 17.486 procédures, soit 71.600 défauts sur douze mois glissants. Le cabinet écarte l'héritage sanitaire comme facteur explicatif et cite une demande intérieure atone, des coûts d'exploitation élevés et des trésoreries sollicitées.

Un parc atomisé, des réseaux qui gagnent du terrain

Le commerce de détail de boissons en magasin spécialisé relève du code NAF 47.25Z. Le cabinet EPSIMAS estime le chiffre d'affaires de cette sous-classe à plus de 2,6 milliards d'euros en 2025. Le nombre de points de vente fait l'objet d'estimations divergentes, comprises entre 5.700 et 6.800 selon les sources et les périmètres retenus. L'ordre de grandeur communément avancé fin 2025 est d'environ 6.000 cavistes.

La structure du parc constitue la donnée la plus stable. Les indépendants représentent encore environ 75 % des points de vente. Les réseaux sous enseigne captent le quart restant, une proportion en progression. Leurs atouts sont la notoriété de marque, la logistique mutualisée et la centralisation des achats.

Le Syndicat des Cavistes Professionnels, créé en 2011, demeure l'unique organisation représentative de la profession. Il fédère indépendants, franchisés et chaînes intégrées. Depuis le 1er janvier 2022, les cavistes immatriculés sous le code 4725Z relèvent de la convention collective nationale des métiers du commerce de détail alimentaire spécialisé.

Le basculement du leadership

Le *Panorama des enseignes* publié par *Cavistes & Co* en septembre 2026 acte un changement de hiérarchie. V and B a dépassé Maison Nicolas en chiffre d'affaires en 2025, après un recul des ventes de l'ancien leader de 6 % en 2024 puis de 5 % en 2025. V and B devançait déjà Maison Nicolas de longue date sur la surface commerciale cumulée.

V and B poursuit son expansion. L'enseigne mayennaise, créée en 2001 à Château-Gontier par Jean-Pierre Derouet et Emmanuel Bouvet, a ouvert six établissements depuis le début de l'année 2026 : le 291e à Saint-Martin-Boulogne (Pas-de-Calais) en juin, le 292e à Sérignan (Hérault) en juillet, le 293e à Carcassonne (Aude) le 15 juillet, puis le 294e à Digoin (Saône-et-Loire) en septembre. Le modèle associe cave et bar dans un même point de vente. En 2022, le réseau comptait 255 magasins pour 180 millions d'euros de chiffre d'affaires.

Maison Nicolas conserve le premier parc du circuit avec 565 points de vente en France et à l'international, dont environ 70 en franchise. Les répartitions publiées varient selon les sources et les dates : 490 magasins en métropole et environ 80 en outre-mer et à l'étranger en avril 2025, 474 en France et 91 à l'international en octobre 2025, 479 en France et 86 à l'international mi-2026, pour un chiffre d'affaires consolidé de 300 millions d'euros. Près des deux tiers des implantations françaises se situent en Île-de-France.

Un plan de transformation engagé fin 2025

L'enseigne du groupe Castel a changé de direction générale le 17 avril 2025 avec la nomination de Cathy Collart Geiger, ancienne présidente de Picard Surgelés, passée par Auchan, Intermarché et Boulanger. Elle succède à Eudes Morgan, qui dirigeait le réseau depuis 2011 et dont le départ, au dernier trimestre 2024, avait été suivi d'un intérim assuré par le président Alain Castel.

En octobre 2025, Nicolas est devenu Maison Nicolas. Le rebranding a été confié à l'agence 181°, la nouvelle signature étant « Source de convivialité depuis 1822 ». Le plan de transformation court sur cinq ans. Il vise le recrutement de 5 % de nouveaux clients par an, un retour à la croissance dès 2026 et une vingtaine d'ouvertures annuelles en France, en ciblant le Nord, la Bretagne et l'Est.

La direction assume un diagnostic de décroissance structurelle. « On est sur un marché de décroissance structurelle, la consommation de vin diminuant depuis 60 ans », indiquait Cathy Collart Geiger à l'automne 2025. Elle estime toutefois que le retrait de la grande distribution du linéaire vin libère des parts de marché pour les spécialistes. La baisse anticipée de la consommation de vin en France est évaluée entre 17 et 25 % sur la prochaine décennie.

La stratégie de petits prix engagée au printemps 2025 sur 150 produits a été abandonnée au profit d'un élargissement des gammes accessibles, notamment sur les champagnes à moins de 30 euros et les crémants autour de 10 euros. Le groupement d'agences WNP et Interruption a été retenu début 2026 pour le nouveau territoire de communication, avec une première campagne nationale déployée à compter du printemps. Le nouveau concept de magasin, développé avec l'agence Malherbe, a été inauguré le 26 juin 2026 à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), en phase de test avant déploiement.

La reprise de fonds indépendants comme levier de croissance

Le rachat de la Cave Ovilloise n'est pas isolé. Les annonces légales font apparaître plusieurs acquisitions de fonds de commerce par les Établissements Nicolas ces dernières années, dont la Cave J.R.C. à Quimper (Finistère) en 2024, et un établissement situé avenue de la République à Montgeron (Essonne).

Le mécanisme n'est pas propre à Maison Nicolas. Le Repaire de Bacchus a acquis en juin 2026 un fonds situé avenue du Général-Leclerc à Ozoir-la-Ferrière (Seine-et-Marne), magasin ouvert en juillet. L'enseigne avait ouvert à Fontenay-sous-Bois en septembre 2025. Cavavin combine ouvertures et reprises d'établissements existants. Comptoir des Vignes a enregistré trois changements de propriétaire à l'intérieur de son réseau sur la seule année 2024.

La démographie de la profession place un nombre croissant d'exploitants en situation de transmission. La pression sur les marges réduit parallèlement la capacité des indépendants isolés à absorber leurs coûts de structure, dans un contexte où la grande distribution utilise le vin comme produit d'appel. Pour les réseaux, la reprise d'un fonds existant présente un avantage sur la création : elle sécurise un emplacement, une clientèle et un chiffre d'affaires établi.

L'adossement à l'amont, trame de fond du circuit

La structure capitalistique des principaux réseaux révèle une intégration verticale ancienne entre production, négoce et distribution de détail.

Maison Nicolas appartient au groupe Castel depuis 1988. Le Repaire de Bacchus, fondé en 1983 par Dominique Fenouil, est passé sous le contrôle de la COFEPP, holding du groupe La Martiniquaise dirigé par Jean-Pierre Cayard, en 2009. Le même groupe détient le site Wine and Co, sur lequel le caviste a basculé ses ventes en ligne. Inter Caves, créé en 1978 et développé en franchise dès 1983, a été repris en 2011 par la Maison Richard, entreprise familiale de production et de distribution de vins auprès de la restauration, propriétaire de huit domaines en Bordelais, Beaujolais et vallée du Rhône. Comptoir des Vignes a été créé en 2009 par C10, groupement de distributeurs de boissons pour les cafés, hôtels et restaurants.

Cavavin fait exception à ce schéma. Le réseau, créé en 1985 à La Baule par Michel Bourel et passé en franchise en 1996, reste contrôlé par la famille fondatrice via la holding Witradis. Il est dirigé depuis 2016 par Olivier Mermuys, gendre du fondateur et actuel président de la Fédération française de la franchise.

Un maillage qui continue de se densifier

Malgré la contraction du marché, les ouvertures se poursuivent. Cavavin a inauguré en juin 2026 sa 170e cave en France, la 9e à Paris, puis en juillet sa 23e cave d'Île-de-France à Vincennes. Le réseau revendique environ 180 points de vente en incluant l'international, avec une présence dans une dizaine de pays sur trois continents. La Vignery, format intermédiaire entre le caviste de centre-ville et la grande surface avec plus de 3.500 références, a ouvert son 25e magasin à Saint-Quentin (Aisne) en juin 2026. Inter Caves exploite environ 85 magasins. Comptoir des Vignes a franchi le cap des 58 unités fin 2024 et visait 60 en 2025.

Cette dynamique s'exerce sur un marché où le vin perd du terrain en linéaire de grande distribution. Les arbitrages de surface y jouent au détriment des vins tranquilles et au profit des bières et des spiritueux. Le retrait partiel de la grande distribution constitue l'un des paris explicites du plan de Maison Nicolas.

Les signaux de fréquentation se redressent

Le baromètre SOWINE/Dynata 2026, réalisé en décembre 2025 auprès d'un échantillon représentatif de la population métropolitaine, fait apparaître un retour vers le circuit spécialisé. La grande distribution reste le premier lieu d'achat de vin, citée par 84 % des sondés, en hausse d'un point. Les cavistes progressent de six points, à 44 %. L'achat direct au producteur recule d'un point, à 21 %.

Le même baromètre relève une érosion de la base d'acheteurs. La proportion de personnes déclarant avoir acheté du vin dans l'année s'établit à 77 %, en recul de trois points. La part des acheteurs occasionnels progresse de deux points, à 37 %, au détriment des consommateurs réguliers. Le poids des non-consommateurs de boissons alcoolisées atteint 18 %, en hausse d'un point, avec une progression plus marquée chez les hommes.

Le canal numérique gagne du terrain. L'achat de vin en ligne concerne 39 % des sondés, en progression de cinq points. Les sites de cavistes arrivent en tête des canaux en ligne avec 33 %, devant la grande distribution à 32 % et les sites de producteurs à 31 %.

Le goût s'installe comme première motivation de consommation, à 41 %, devant l'accompagnement du repas. Le vin demeure la boisson alcoolisée préférée des Français, cité par 52 % d'entre eux, devant la bière à 51 % et le champagne à 34 %, ces trois catégories reculant sur un an. Chez les 18-25 ans, les cocktails deviennent la boisson la plus citée, à 46 %.

Perspectives : diversification des gammes et hybridation des formats

L'élargissement des assortiments est le mouvement le plus visible. Maison Nicolas a annoncé vouloir préempter le marché du sans alcool, en s'appuyant sur la gamme Nephalia lancée par Castel, et teste l'introduction de références hors boissons alcoolisées. Le segment no-low progresse : 29 % des Français déclaraient en consommer en 2025, dont 45 % des 18-25 ans. Les bières et les spiritueux occupent une place croissante dans les caves, à l'image du modèle V and B où la bière a historiquement représenté la moitié du chiffre d'affaires.

L'hybridation des formats suit la même logique. Le modèle associant vente à emporter et consommation sur place, porté par V and B, s'est diffusé dans le circuit. Le format cave-bar transforme le point de vente en lieu de fréquentation de quartier et allonge la plage d'ouverture. La dégustation sur place était déjà proposée par près d'un quart des cavistes selon les relevés du SCP.

Le canal numérique complète le dispositif. Maison Nicolas prévoit le lancement d'une application mobile et le développement de la livraison. Les sites de cavistes font désormais jeu égal avec ceux de la grande distribution auprès des acheteurs en ligne. L'influence des créateurs de contenu progresse : 47 % des abonnés déclarent tenir compte de leurs recommandations, en hausse de huit points.

Le circuit caviste se recompose donc davantage qu'il ne se contracte. Le nombre de points de vente se maintient, la part des réseaux augmente, et la reprise de fonds indépendants par les enseignes intégrées ou franchisées devient un mode de croissance courant.

Sources
Cavistes & Co, « Maison Nicolas rachète la Cave Ovilloise », 7 septembre 2026
Cavistes & Co, « V and B détrône Maison Nicolas de son titre de leader du circuit cavistes », 7 septembre 2026
Cavistes & Co, « Le CA des cavistes aurait résisté en 2025 et se reprendrait en 2026 », 18 mai 2026
Cavistes & Co, « Comptoir des Vignes en croissance douce en 2024 »
Cavistes & Co, « Cavavin ouvre sa 9e cave à Paris, la 170e en France », juin 2026
Cavistes & Co, « À Vincennes, Cavavin ouvre sa 23e cave en Île-de-France », juillet 2026
Cavistes & Co, « Avec la cave de Saint-Quentin, La Vignery ouvre son 25e magasin », juin 2026
Cavistes & Co, « Le Repaire de Bacchus s'installe à Ozoir-la-Ferrière », juillet 2026
Bodacc A n° 20260148 du 6 août 2026 (cession Cave Ovilloise / Établissements Nicolas)
Bodacc A n° 20240088 du 5 mai 2024 (cession Cave J.R.C., Quimper)
Vitisphere, « Les cavistes Nicolas actent la "décroissance structurelle" du vin sans renoncer à leur croissance », octobre 2025
Vitisphere, « Cathy Collart Geiger dirige les 565 cavistes Nicolas », avril 2025
Vitisphere, « 7 tendances de consommation du vin en France », mars 2026
Vitisphere, « Jean-Pierre Cayard reprend en main le Repaire de Bacchus »
Vitisphere, « Le Repaire de Bacchus bascule ses ventes de vin en ligne sur Wine and Co »
Vitisphere, « -3 mètres de linéaire de vins tranquilles, +3 pour les spiritueux, +6 pour les bières… »
LSA Conso, « Nicolas devient Maison Nicolas : Cathy Collart Geiger engage un plan de transformation du caviste »
LSA Conso, « Commerce : les défaillances d'entreprise en forte hausse au premier trimestre 2026 »
Rayon Boissons, « Cathy Collart Geiger prend la tête du réseau Nicolas », 17 avril 2025
Stratégies, « Le caviste Nicolas se rebaptise Maison Nicolas et part à l'offensive sur le marché », octobre 2025
Stratégies, « L'enseigne de cavistes Maison Nicolas sélectionne les agences WNP et Interruption », février 2026
Franchise Magazine, « À Saint-Ouen, l'enseigne bicentenaire Maison Nicolas teste son nouveau concept de cave », 1er juillet 2026
Franchise Magazine, « L'enseigne Nicolas nomme une directrice générale pour renforcer son développement »
AFP / Boursorama, « Le caviste Nicolas (groupe Castel) recrute une nouvelle directrice générale », 17 avril 2025
AFP, « La consommation mondiale de vin a continué de décliner en 2025, de 2,7 %, selon l'OIV », 12 mai 2026
Altares Dun & Bradstreet, étude Défaillances et sauvegardes d'entreprises, premier trimestre 2026, 14 avril 2026
Altares Dun & Bradstreet, étude Défaillances et sauvegardes d'entreprises, deuxième trimestre 2026
Baromètre SOWINE / Dynata 2026
EPSIMAS, « Le marché des cavistes en France », mars 2026
Syndicat des Cavistes Professionnels, « État des lieux » et « Qui sommes-nous »
Toute-la-Franchise, « 2023, une année significative pour Inter Caves »
Le Journal des Entreprises, « À Guérande, l'enseigne de franchises Cavavin prend goût à l'international »







Bordeaux : Laurent Marti rachète le Château du Taillan - la famille Cruse se retire du Haut-Médoc après cent trente ans

Laurent Marti, président de l'Union Bordeaux Bègles et PDG du groupe textile Kariban / Top-Tex, a acquis début septembre 2026 le Château du Taillan, cru bourgeois exceptionnel en AOC Haut-Médoc. La propriété appartenait à la famille Cruse depuis 1896. L'opération intervient six mois après le rachat par le même acquéreur du Château Picque Caillou, en AOP Pessac-Léognan. Le montant de la transaction n'a pas été communiqué.

Une propriété familiale depuis quatre générations

Le Château du Taillan, situé au Taillan-Médoc à une dizaine de kilomètres de Bordeaux, est entré dans le patrimoine de la famille Cruse en 1896, année de son acquisition par Henri Cruse. La propriété s'est transmise de génération en génération jusqu'à la quatrième, où cinq sœurs en sont devenues copropriétaires. Armelle Cruse en assurait la gestion opérationnelle.

La cession est l'aboutissement de trois années de discussions familiales. Armelle Cruse a indiqué à Vitisphere que sur les cinq propriétaires, quatre étaient dormantes et une seule active, et que la propriété nécessitait un appui financier que la famille n'était plus en mesure d'apporter. Elle a résumé sa position par la formule « J'ai le cœur brisé ».

Tatiana Falcy, fille d'Armelle Cruse et membre de l'équipe depuis cinq ans, poursuit son activité au domaine. Armelle Cruse a précisé qu'elle resterait présente au château jusqu'à la fin du mois d'octobre 2026.

Un domaine de cent hectares, un vignoble d'une trentaine

Le Château du Taillan s'étend sur un ensemble d'environ cent à cent dix hectares d'un seul tenant, réunissant vignes, bois et prairies. Les surfaces plantées varient selon les sources : Armelle Cruse évoque une vingtaine d'hectares de vignes, plusieurs médias régionaux retiennent vingt-quatre hectares, d'autres avancent vingt-six à vingt-huit hectares, dont environ deux hectares de blanc.

Le vin rouge est produit en AOC Haut-Médoc. Le domaine élabore également une cuvée blanche, La Dame Blanche, issue d'une parcelle de sauvignon, ainsi qu'un rosé. Ces vins ne relèvent pas de l'appellation Haut-Médoc, réservée aux rouges, ce qui explique une partie des écarts de surface relevés entre les sources.

Le château, bâti au XVIIIe siècle sur les vestiges d'un édifice antérieur, est également connu sous le nom de château de la Dame Blanche. Ses façades et toitures ainsi que son chai ont été inscrits au titre des monuments historiques par arrêté du 23 novembre 1964. Le retable en pierre situé dans le parc a été classé par le même arrêté. Les chais voûtés, datés des XVIe et XVIIe siècles, comportent une partie souterraine.

L'activité œnotouristique constitue une composante significative du modèle : Armelle Cruse fait état de plus de dix mille visiteurs par an.

Un cru bourgeois exceptionnel classé en 2020 et en 2025

Le Château du Taillan figure parmi les quatorze crus bourgeois exceptionnels du classement 2025 des Crus Bourgeois du Médoc, dévoilé le 10 février 2025 lors de Wine Paris. Il s'agit de sa deuxième distinction à ce niveau depuis la refonte quinquennale du classement, le domaine ayant déjà été retenu dans la catégorie exceptionnelle en 2020.

Le classement 2025 réunit 170 châteaux, contre 249 en 2020, soit un recul de 32 %. Il se répartit en 120 crus bourgeois, 36 crus bourgeois supérieurs et 14 crus bourgeois exceptionnels. Le contingent des exceptionnels est resté stable entre les deux éditions, quand les mentions cru bourgeois et cru bourgeois supérieur ont reculé respectivement de 33 % et de 36 %. L'ensemble représente 22 % de la production médocaine, contre 31 % cinq ans plus tôt.

Selon Armelle Cruse, Laurent Marti s'est engagé à maintenir la propriété dans le classement.

Le profil de l'acquéreur

Né en 1967 à Bergerac, Laurent Marti a racheté en 1994 la société toulousaine IPC Distribution, rebaptisée Top Tex, puis créé la marque propre Kariban en 1997. Le groupe, spécialisé dans la distribution B to B de textile promotionnel et personnalisable, est implanté à Villeneuve-lès-Bouloc, en Haute-Garonne.

Les données financières publiées font état pour Kariban Group d'un chiffre d'affaires de 247 millions d'euros en 2025, contre 186 millions en 2024. Le dirigeant communique de son côté sur un périmètre de 450 collaborateurs et 285 millions d'euros de chiffre d'affaires.

Laurent Marti préside l'Union Bordeaux Bègles depuis 2007 et occupe la vice-présidence de la Ligue nationale de rugby.

Picque Caillou en mars, Le Taillan en septembre

L'acquisition du Château du Taillan constitue le deuxième investissement viticole de Laurent Marti en six mois. En mars 2026, il avait repris le Château Picque Caillou, à Mérignac, domaine d'environ vingt-cinq hectares en AOP Pessac-Léognan, l'un des rares vignobles situés à l'intérieur de la rocade bordelaise. Le dirigeant a déclaré à Sud Ouest avoir cherché et visité des propriétés pendant onze ans avant cette première opération.

Le programme annoncé pour Picque Caillou porte sur la rénovation du bâti, l'agrandissement du cuvier et du chai à barriques, et le développement de l'œnotourisme, sous la direction technique de Stéphane Dief.

Le contexte foncier médocain est orienté à la baisse. Lors des matinales de l'immobilier organisées en novembre 2025 à Bordeaux, le cabinet dirigé par Rodolphe Wartel indiquait que les segments Bordeaux, Côtes et Médoc décrochaient nettement, le reste du vignoble se maintenant. Il relevait début 2026 que les acquéreurs disposaient d'un rapport de force favorable et prenaient davantage de temps, et que les acheteurs recherchant cinquante hectares ou plus pour un projet exclusivement viticole se faisaient rares.

Armelle Cruse quitte la présidence de l'Alliance des crus bourgeois

La cession entraîne le départ d'Armelle Cruse de la présidence de l'Alliance des Crus Bourgeois du Médoc, annoncé le 5 septembre 2026. Elle avait été élue au printemps 2025, après la démission de Franck Bijon, directeur général des vignobles de Larose, consécutive à la sortie du classement 2025 des quatre propriétés du groupe Allianz qu'il dirigeait. Marie Vialard et Pierre Cazeneuve avaient alors été élus vice-présidents.

Armelle Cruse a indiqué qu'elle présiderait le prochain conseil d'administration et qu'un appel à candidatures serait lancé pour sa succession.

L'association engage parallèlement une réflexion de restructuration. Sur 170 châteaux classés, une centaine seulement serait à jour de ses cotisations. Armelle Cruse évoque une réduction de la voilure et un redimensionnement du syndicat au regard du nombre d'adhérents. L'Alliance a déjà réduit ses budgets depuis un an, diminué les moyens consacrés à la promotion et recentré son action sur la défense de la mention historique cru bourgeois.

Sources
Vitisphere, Sud Ouest, Terre de Vins, Le Journal des Entreprises, Bouger à Bordeaux, Vert de Vin, Vinabox, Jane Anson – Inside Bordeaux, Pappers, base Mérimée / Monumentum, Alliance des Crus Bourgeois du Médoc (dossier de presse classement 2025), communications LinkedIn d'Armelle Cruse et de Laurent Marti.




Muscadet : le Domaine Louis Métaireau Grand Mouton repris par Jérémie Huchet et le véhicule d'investissement Triskell

Le Domaine Louis Métaireau Grand Mouton, à Saint-Fiacre-sur-Maine (Loire-Atlantique), change de propriétaires. La propriété est reprise par un groupement associant Jérémie Huchet, vigneron au Domaine de la Chauvinière à Château-Thébaud, et Triskell, structure d'investissement constituée par trois entrepreneurs du vignoble nantais : Jocelyn Douillard, Jean-Philippe Leray et Régis Legendre. L'opération porte sur 14,5 hectares de melon. B. Julien Rossignol, qui avait repris le domaine en 2019, conserve environ 5 hectares de vignes et poursuit son activité sous le nom de Lièvre de Saint-Georges.

Un domaine fondateur du muscadet moderne

Le Domaine du Grand Mouton est adossé au lieu-dit des Gras Moutons, à Saint-Fiacre-sur-Maine, entre la Sèvre et la Maine. Louis Métaireau y a bâti à partir des années 1970 l'une des références de l'appellation Muscadet Sèvre-et-Maine. Il figure parmi les producteurs associés au mouvement des « vignerons d'art », qui ont contribué à repositionner le muscadet sur un registre qualitatif au cours de la seconde moitié du XXe siècle. La pratique de l'élevage sur lies prolongé, revendiquée par ce groupe, a précédé la reconnaissance de la mention « sur lie » dans le cahier des charges de l'appellation.

Le vignoble repose sur un socle métamorphique de gneiss, de grenat et d'amphibolite. Les parcelles les plus anciennes ont été plantées en 1937 et 1942. La gamme historique comprend les cuvées Petit Mouton, Carte Noire, Grand Mouton et One, cette dernière issue des seules vignes de 1937. Le domaine est distribué à l'export, notamment aux États-Unis, au Japon et au Royaume-Uni.

Marie-Luce Métaireau, fille du fondateur, et son mari Jean-François Guilbaud ont assuré la continuité familiale avant la transmission de 2019.

La séquence Rossignol : 2019-2026

Laure et Julien Rossignol, tous deux ingénieurs agronomes, ont repris le domaine en novembre 2019, sur un périmètre alors décrit comme proche de 23 hectares.

Le couple a engagé la conversion du vignoble en agriculture biologique, avec une certification annoncée pour le millésime 2024, ainsi qu'une campagne d'arrachage et de complantation, le renouvellement de la cuverie en vue de produire des crus communaux et des vins natures, et un projet d'accueil œnotouristique.

En 2023-2024, le financement d'une extension foncière a été réalisé par voie de groupement foncier viticole. Terra Hominis a structuré le GFV « Le Lièvre de Saint-Georges », portant sur 5,5996 hectares répartis en deux îlots : le premier à Maisdon-sur-Sèvre, jusqu'alors exploité en fermage et destiné au cru Château-Thébaud ; le second à Saint-Fiacre-sur-Maine, destiné à sécuriser la production en cru Monnières-Saint-Fiacre. Les parts ont été commercialisées à 1 620 euros et le projet est affiché comme complet. Terra Hominis a fait état de 135 associés à la clôture.

Le périmètre de l'opération

La reprise porte sur 14,5 hectares de melon B. Les deux tiers de cette surface sont constitués de vieilles vignes. Les repreneurs prévoient de les complanter et de les conduire en agriculture biologique.

Julien Rossignol conserve environ 5 hectares. Ces parcelles correspondent au périmètre acquis avec le concours de Terra Hominis. Le domaine qu'il continue d'exploiter porte désormais le nom de Lièvre de Saint-Georges, dénomination déjà utilisée par le GFV constitué avec les associés.

L'ambition affichée par les repreneurs est de « retrouver l'ADN de Louis Métaireau, pionnier dans la recherche de valeur ajoutée en muscadet ». Le montant de la transaction n'a pas été communiqué.

Les repreneurs : un vigneron établi et un véhicule d'investissement local

Jérémie Huchet a repris en 2001 le domaine familial de la Chauvinière, à Château-Thébaud, exploité par les Huchet depuis 1946. La même année, il a acquis le Clos Les Montys, au château de Goulaine, dont certaines vignes datent de 1914. Il exploite en fermage le château de la Bretesche depuis 2006. Son vignoble est réparti sur quatre terroirs : le granite de Château-Thébaud, le gneiss à deux micas de Monnières-Saint-Fiacre, les amphibolites et méta-gabbros de Goulaine et le granite de Clisson. La conversion en agriculture biologique a été engagée en 2010. Les surfaces déclarées varient selon les sources, entre 57 et 70 hectares.

Triskell est une société par actions simplifiée immatriculée le 17 octobre 2021, dont le siège est fixé à Cugand (Vendée) et le capital à 125 000 euros. Jocelyn Douillard en est le président. Ancien dirigeant du groupe familial Douillard, spécialisé dans le transport sanitaire et cédé à Keolis en 2017, il s'est associé à Régis Legendre, président du constructeur de matériel agricole Lucas G, et à Jean-Philippe Leray, président de Dome Solar.

Le même véhicule a porté un investissement hôtelier à Clisson. L'hôtel Rivella, établissement trois étoiles de 63 chambres ouvert le 12 janvier 2026 dans un bâtiment de 1860 entièrement rénové, représente un investissement de 6,5 millions d'euros. Le tour de table associe les trois entrepreneurs de Triskell et Anne Raguideau, dirigeante du groupe hôtelier Sofira.

Un projet orienté crus communaux et œnotourisme

Les propos de Jérémie Huchet rapportés par la presse spécialisée anglophone en avril 2026 décrivent une approche revendiquée comme bourguignonne plutôt que bordelaise : des vins parcellaires issus de petites surfaces, dont un cru communal Monnières-Saint-Fiacre sur sols de gabbro. Le vignoble, déjà en conversion biologique, ferait par ailleurs l'objet de pratiques biodynamiques.

Les repreneurs prévoient la construction d'un chai et le développement d'équipements œnotouristiques sur la propriété. Cette orientation recoupe l'activité hôtelière portée par Jocelyn Douillard à Clisson, à une quinzaine de kilomètres.

Saint-Fiacre-sur-Maine relève de la dénomination géographique complémentaire Monnières-Saint-Fiacre au sein de l'AOC Muscadet Sèvre-et-Maine. Le cahier des charges de l'appellation a fait l'objet d'une homologation par arrêté du 26 novembre 2025, publié au Journal officiel du 29 novembre 2025.

Un vignoble en contraction et en segmentation

L'opération intervient dans un vignoble nantais en réduction continue. Les surfaces de l'appellation Muscadet sont passées de l'ordre de 16 000 hectares au milieu des années 1980 à environ 6 000 hectares aujourd'hui, selon les estimations disponibles. Les vignerons en activité se comptent désormais en centaines, contre plus d'un millier il y a quarante ans.

La campagne d'arrachage définitif engagée en 2025 a concerné 580 hectares et 110 exploitations dans le Nantais, selon la Fédération des vins de Nantes, qui indique que les demandeurs ont restructuré en moyenne moins de 5 hectares. La prime nationale s'établissait à 4 000 euros l'hectare. Le dispositif national d'arrachage définitif, doté de 120 millions d'euros, a enregistré près de 27 500 hectares de demandes à l'échelle nationale en février 2025.

La récolte 2024 a constitué un point bas historique pour l'appellation. Les volumes sont passés d'environ 275 000 hectolitres en 2023 à environ 150 000 hectolitres en 2024, sous l'effet d'un excès hydrique prolongé et d'un phénomène de filage de grande ampleur.

Le millésime 2026 a été marqué par une précocité inédite. La Fédération des vins de Nantes a publié le ban des vendanges le 11 août, date la plus précoce jamais enregistrée dans le vignoble nantais, le précédent record datant du 19 août 2003. Les prélèvements ont mis en évidence des baies plus petites, moins juteuses et une acidité en retrait. Jérémie Huchet a décrit un millésime riche et fruité.

En parallèle, les Vignerons Indépendants nantais ont lancé au printemps 2026 une nouvelle segmentation des muscadets, destinée à restaurer la rentabilité de l'appellation et à sécuriser la transmission des domaines.

Un vignoble qui attire des capitaux extérieurs

La reprise du Grand Mouton s'inscrit dans une séquence d'entrées de capitaux dans le Pays nantais. En octobre 2023, Billecart-Salmon est devenu actionnaire minoritaire du Domaine de Bellevue, exploité par Jérôme Bretaudeau à Gétigné, où un chai de 2 500 mètres carrés est en construction.

La mécanique est comparable : un vignoble dont le foncier reste accessible au regard des grandes appellations, une montée en gamme portée par les dénominations communales et des élevages longs, et des investisseurs régionaux ou extérieurs à la filière qui apportent la capacité d'investissement que la contraction des revenus viticoles a réduite.

Sources
Presse professionnelle et générale : article « Le Domaine Louis Métaireau Grand Mouton change de mains », Adeline Le Gal ; Cellar Tours, « Atlantic Cool, Precision Wines: The New Pays Nantais and the Rise of Muscadet Crus », Barnaby Eales, avril 2026 ; Le Journal des Entreprises, « Quatre entrepreneurs locaux s'associent pour ouvrir un nouvel hôtel à Clisson », janvier 2026 ; Le Journal des Entreprises, démarrage des vendanges 2023 ; Breizh-Info, « Vendanges 2026 : le Muscadet a vendangé le 11 août », 7 septembre 2026 ; France 3 Pays de la Loire, enquête sur l'arrachage dans le vignoble nantais ; Infos-Nantes, « Muscadet : 110 viticulteurs arrachent leurs vignes », juin 2025 ; Rayon Boissons, « Les Vignerons Indépendants nantais lancent une nouvelle segmentation des muscadets ».
Sources institutionnelles et professionnelles : Fédération des vins de Nantes ; INAO, cahier des charges de l'AOC Muscadet Sèvre et Maine homologué par arrêté du 26 novembre 2025 ; DRAAF Pays de la Loire, fiche filière vigne, février 2026 ; FranceAgriMer ; Assemblée nationale, question écrite n° 6194 sur le plan d'arrachage 2024-2025.
Sources d'entreprise : Terra Hominis, page du GFV Domaine Le Lièvre de Saint-Georges ; Vinea Transaction / Quatuor Vignobles, référence de cession 2019 ; jeremiehuchet.com ; muscadet-grandmouton.com ; Guide Hachette des Vins ; Gault&Millau ; The Wine Doctor ; Martine's Wines ; Pappers, fiches dirigeant et société Triskell (SIREN 904 431 228).




Rhum : Corby cède Lamb's à La Martiniquaise-Bardinet et au canadien Phildan pour 39,2 M$ CA

Corby Spirit and Wine Limited a annoncé le 5 août 2026 la signature d'un accord définitif portant sur la cession de la marque de rhum Lamb's. L'opération scinde les droits sur la marque entre deux acquéreurs distincts. Elle valorise l'ensemble à 39,2 millions de dollars canadiens.

Une cession à deux acquéreurs et deux périmètres géographiques

Le vendeur est Corby Spirit and Wine Limited, société cotée à Toronto (TSX : CSW.A et CSW.B). Le groupe français Pernod Ricard en est l'actionnaire de référence.
Deux entités se partagent la marque. Maison des Futailles, L.P., filiale du groupe canadien Phildan Inc., acquiert les droits pour l'Amérique du Nord. Glen Turner Company Limited, filiale de la Compagnie financière européenne de prise de participation (COFEPP) et composante du pôle La Martiniquaise-Bardinet, acquiert les droits pour le reste du monde.
Le périmètre cédé comprend la marque Lamb's, l'ensemble de la propriété intellectuelle associée et les stocks de produits détenus par Corby à la date de réalisation. La transaction a été approuvée par le conseil d'administration de Corby. Elle reste soumise aux ajustements d'usage.
Corby et ses sociétés affiliées assureront un accompagnement transitoire en matière de production et de distribution pour le compte des acquéreurs, pour une durée déterminée après la clôture.

Un montant de 39,2 M$ CA**

Le prix annoncé s'élève à 39,2 M$ canadiens. Selon les conversions retenues par la presse professionnelle, ce montant équivaut à environ 28 M$ américains et à environ 20,8 M£. Converti en euros, il représente de l'ordre de 24,3 M€.
Aucune ventilation du prix entre les deux acquéreurs n'a été communiquée.

Lamb's, une marque londonienne de 1849

Lamb's Navy Rum est un assemblage de rhums des Caraïbes, issus notamment de la Barbade, du Guyana, de la Jamaïque et de Trinidad. La marque revendique une création en 1849 par Alfred Lamb, négociant londonien, à partir d'un assemblage de dix-huit rhums.
L'appellation « navy rum » renvoie à la ration quotidienne de rhum distribuée aux marins de la Royal Navy, supprimée en 1970. Selon les sources encyclopédiques disponibles, Lamb's n'a jamais été un fournisseur officiel de la Royal Navy : la référence relève du positionnement de marque.
La maison Alfred Lamb & Son fusionne en 1946 avec deux concurrents londoniens pour former United Rum Merchants. En 1952, la société canadienne Corby Distilleries signe un accord d'embouteillage sous licence de la marque au Canada. Lamb's entre en 1984 dans le portefeuille d'Allied Lyons, devenu Allied Domecq, racheté par Pernod Ricard en 2005. Corby indique avoir acquis cette même année les droits internationaux sur la marque.

Le Royaume-Uni, principal marché international

Le Royaume-Uni constitue le premier marché de Lamb's hors Amérique du Nord. La marque y est référencée dans la grande distribution, notamment chez Tesco, Sainsbury's, Asda et Morrisons, ainsi qu'en circuit de proximité.
Selon des données NIQ arrêtées au 19 avril 2026 et citées par la presse britannique, les ventes off-trade de Lamb's au Royaume-Uni se sont établies à 23,2 M£ sur un an, stables par rapport à l'exercice précédent. La distribution était jusqu'ici assurée par Pernod Ricard UK, qui doit cesser cette activité au début de l'automne 2026.
Au Canada, Lamb's est présentée par l'acquéreur nord-américain comme l'une des marques de rhum les plus reconnues du pays. Les documents historiques de Corby situent sa force commerciale dans les provinces de l'Atlantique.

La Martiniquaise-Bardinet poursuit sa consolidation dans le rhum

Pour le groupe français, l'opération s'inscrit dans une séquence d'acquisitions soutenue. La Martiniquaise-Bardinet avait repris à Diageo, en janvier 2025, la marque de rhum vénézuélien Cacique, via sa filiale espagnole Bardinet S.A. Le groupe a ensuite pris, en juillet 2025, une participation majoritaire dans le producteur de gin anglais Warner's Distillery. Il a également acquis le néerlandais Hooghoudt, puis une participation de 40 % dans la société espagnole Street Liquors, propriétaire de la marque Plata o Plomo, en mai 2026. Le portefeuille s'est par ailleurs enrichi du cocktail sans alcool Sir James 101.
Christophe Pichambert, directeur international de La Martiniquaise-Bardinet, a présenté Lamb's comme une marque bien implantée au Royaume-Uni, complémentaire du portefeuille existant du groupe.
La Martiniquaise-Bardinet est un groupe familial fondé en 1934 par Jean Cayard, dirigé par la famille Cayard et établi à Charenton-le-Pont. Le groupe revendique un chiffre d'affaires supérieur à 1,4 milliard d'euros, plus de 55 filiales et sites de production, et une présence dans plus de 110 pays. Son portefeuille comprend notamment les whiskies Label 5, Sir Edward's, Cutty Sark et Glen Moray, la vodka Poliakov, les rhums Saint James, Negrita et Old Nick, ainsi que les brandies Bardinet.
Glen Turner Company Limited constitue le pôle écossais du groupe. La société exploite la distillerie de grain Starlaw, à Bathgate, ouverte en 2010, adossée à un site d'assemblage et d'embouteillage.
La holding COFEPP, contrôlée par la famille Cayard, avait par ailleurs pris le contrôle de Marie Brizard Wine & Spirits après autorisation sous conditions de l'Autorité de la concurrence en février 2019.

Phildan renforce son portefeuille de spiritueux au Canada

Phildan Inc., anciennement Groupe Dandurand, est une entreprise familiale canadienne fondée en 1968 et établie à Westmount, au Québec. Son activité couvre la représentation de marques, la production, l'embouteillage, le marketing et le commerce en ligne.
Le groupe avait acquis en 2022, aux côtés du Fonds de solidarité FTQ, le producteur et embouteilleur québécois Station 22, anciennement dénommé Maison des Futailles. C'est cette entité, sous sa dénomination juridique Maison des Futailles, L.P., qui porte l'acquisition des droits nord-américains sur Lamb's.
Hugues Gauthier, président de Phildan, a indiqué que l'opération renforce le portefeuille de marques du groupe et élargit sa présence dans la catégorie des spiritueux.

Corby recentre son portefeuille sur les RTD et les spiritueux premium

Corby présente la cession comme une décision de gestion de portefeuille. Le groupe indique vouloir concentrer ses ressources sur ses plateformes de croissance prioritaires, au premier rang desquelles les boissons prêtes à boire et les spiritueux premium. La transaction doit également libérer du capital pour des opportunités à rendement supérieur et simplifier le portefeuille.
Florence Tresarrieu, présidente et directrice générale de Corby depuis janvier 2026, a qualifié la cession de décision disciplinée de gestion de portefeuille, destinée à renforcer la situation financière de l'entreprise.
Corby conserve en propriété les whiskies canadiens J.P. Wiser's, la vodka Polar Ice et les marques de prêts-à-boire Cottage Springs et Nude. Le groupe distribue par ailleurs au Canada les marques internationales de Pernod Ricard, dont Absolut, Chivas Regal, Jameson et Jacob's Creek.
Le contexte commercial canadien a été favorable à Corby sur l'exercice écoulé. Le groupe a publié fin août 2026 une croissance organique annuelle de 11 %, soutenue par le retrait des spiritueux américains des rayons de la plupart des provinces. Il avait enregistré une croissance organique de 22 % au troisième trimestre de son exercice 2026, tirée par les prêts-à-boire. Corby a également annoncé fin août 2026 le renouvellement de son accord de distribution des marques Pernod Ricard au Canada.

Sources
Communiqué Corby Spirit and Wine Limited, 5 août 2026 (Newswire Canada)
The Spirits Business, 6 août 2026
Just Drinks, 6 août 2026
The Grocer, août 2026
Food in Canada, 6 août 2026
FoodBev Media, 17 août 2026
Drinks Intel, août 2026
Inside FMCG, 6 août 2026
The Spirits Business, 28 août 2026 (résultats annuels Corby)
Just Drinks, 28 août 2026 (renouvellement licence Pernod Ricard)
Communiqué Diageo, 23 janvier 2025 (cession Cacique)
The Spirits Business, 22 juillet 2025 (Warner's Distillery)
Autorité de la concurrence, communiqué du 28 février 2019 (COFEPP / MBWS)
Rayon Boissons, LSA (historique COFEPP / Marie Brizard)
Rapport annuel Corby 2006
Site institutionnel Corby Spirit and Wine (historique)
Site institutionnel et page corporate La Martiniquaise-Bardinet
Communiqués Groupe Dandurand, juillet et octobre 2022 (Station 22)
Got Rum? Magazine, septembre 2026




dimanche 30 août 2026

Beyoncé rachète SirDavis à Moët Hennessy : retour sur ces opérations associant artistes, acteurs, vins & spiritueux

SirDavis : quand l'artiste rachète le groupe

Moët Hennessy a cédé cet été sa participation dans SirDavis, le whisky américain lancé avec Beyoncé en 2024. Montant non communiqué. La chanteuse détient désormais 100 % de la marque. Pendant dix ans, les célébrités vendaient leurs marques aux grands groupes des vins et spiritueux. Cette fois, le sens de la transaction s'inverse.**

SirDavis est né d'une collaboration engagée en 2022 et lancée commercialement à l'été 2024, en hommage à Davis Hogue, arrière-grand-père paternel de Beyoncé, fermier et bouilleur clandestin pendant la prohibition. Le produit a été conçu avec Bill Lumsden, directeur de la création whisky chez Glenmorangie et Ardbeg, et Cameron George, maître assembleur : un assemblage de 51 % de seigle et 49 % d'orge maltée, distillé dans l'Indiana, assemblé et embouteillé à Houston, positionné autour de 89 $ aux États-Unis.

C'était la première marque de spiritueux créée de zéro par Moët Hennessy sur le marché américain. Elle en sort moins de deux ans après son lancement. LVMH a confirmé la cession sans communiquer ni prix, ni volumes, ni rentabilité.

Le calendrier interne du groupe éclaire la décision. Jean-Jacques Guiony a pris la direction de Moët Hennessy en février 2025, avec un mandat de redressement : près de 13 % des effectifs supprimés dans la foulée, recentrage sur les marques socles du cognac et du champagne. La division a retrouvé la croissance au premier semestre 2026 (deux trimestres consécutifs à +5 %), mais cela n'a pas suffi à garder une marque de lancement dont la contribution restait marginale.

Dix ans d'allers-retours entre stars et industriels

La séquence ouverte par Casamigos se referme lentement.

- 2017 : Diageo rachète Casamigos (George Clooney, Rande Gerber, Mike Meldman) pour un maximum d'1 Md$, dont 700 M$ à la signature et 300 M$ d'earn-out.
- 2020 : Diageo acquiert Aviation Gin (Ryan Reynolds) pour 610 M$ maximum, dont 335 M$ comptant et jusqu'à 275 M$ indexés sur dix ans de ventes.
- 2021 : Moët Hennessy prend 50 % d'Armand de Brignac (Jay-Z) et la distribution mondiale.
- 2021 : Angelina Jolie cède ses 50 % de Château Miraval à Tenute del Mondo (groupe Stoli) sans l'accord de Brad Pitt. Le contentieux dure depuis cinq ans, environ 164 M$ en jeu, procès fixé à février 2027 devant la Superior Court de Los Angeles.
- 2023 : Bacardi devient majoritaire au capital de D'Ussé, après un bras de fer judiciaire avec Jay-Z.

Le retournement de marché explique le reste. Les volumes de Casamigos ont reculé de 19,8 % en 2025. Sur son exercice 2026, Diageo affiche un repli de 21 % de ses ventes de téquila aux États-Unis et de 11,5 % sur l'ensemble de ses spiritueux américains. Quand la catégorie ralentit, l'actif célébrité passe du statut d'accélérateur à celui de ligne non stratégique.

Quelques constantes dans ces opérations

La notoriété achète l'essai, rarement le réachat. Les multiples payés entre 2017 et 2021 valorisaient une courbe de lancement, pas une base de consommateurs installée.

Les partenariats 50/50 ont besoin de leurs portes de sortie dès le pacte : call et put croisés, droit de préemption, sort du nom et des droits d'image, et surtout sort de la distribution. Beyoncé récupère une marque, elle devra reconstruire le réseau que Moët Hennessy portait. Miraval montre le coût de l'imprécision sur ces clauses.

Enfin, l'earn-out reste l'outil de partage du risque quand la valeur dépend d'une personne. Reynolds l'a appris publiquement en 2020 : dix ans d'adossement aux ventes, avec obligation implicite de rester au service de la marque.

En France, des artistes plutôt vignerons que financiers

De ce côté-ci de l'Atlantique, les mêmes ingrédients donnent une trajectoire très différente. Pas de marque construite pour être revendue à un groupe, mais des exploitations tenues sur trente ou quarante ans.

Pierre Richard achète le domaine de l'Évêque à Gruissan en 1986, entre deux étangs des Corbières maritimes : 50 hectares de vignes et de garrigue, un Château Bel-Évêque devenu une vraie maison, aujourd'hui conduite par son fils aîné Christophe.

Francis Cabrel reprend en 1997 une propriété d'Astaffort où la vigne avait disparu depuis quatre-vingt-dix ans, replante 9 hectares, passe en bio en 2008 et confie le domaine du Boiron à son frère Philippe, en AOC Brulhois.

Carole Bouquet cultive depuis la fin des années 1990 les terrasses volcaniques de Pantelleria pour un passito.

Patrick Bruel réveille en 2007 une propriété endormie du plateau de Margoye, à L'Isle-sur-la-Sorgue : 41 hectares, près de 3 000 oliviers, une huile primée, puis des cuvées élaborées avec le vigneron Nicolas Jaboulet.

Gérard Depardieu occupe une place à part dans cette galerie. Il achète le château de Tigné en Anjou en 1989, une centaine d'hectares en Loire, et y engage des investissements lourds. Il s'associe ensuite à Bernard Magrez sur La Croix de Peyrolie à Lussac-Saint-Émilion et Le Bien Décidé en Languedoc, avec des cuvées signées de sa main, « Ma Vérité » ou « La Confiance ». Dès 2015, il annonce publiquement vouloir se séparer de ses vignes. Onze ans plus tard, il figure toujours comme propriétaire de Tigné et aucune cession n'a été confirmée.

Aucun earn-out, aucun calendrier de sortie, aucun multiple de chiffre d'affaires dans ces dossiers. L'actif est d'abord foncier, la marque vient après, et le retour sur investissement se compte en décennies.

La différence avec les opérations américaines tient à la sortie. Ici, elle ne s'appelle ni option croisée ni complément de prix, elle s'appelle transmission : au fils, au frère, et un jour peut-être à un repreneur qui rachètera le nom en même temps que les vignes.

Sources : VS News n°706 (28 août-3 septembre 2026), The Drinks Business, Billboard, Global Drinks Intel, Decanter, VinePair, Drinks International, Guide Hachette des Vins, Societe.com, sites des domaines.




dimanche 23 août 2026

Roussillon : la fin d'un cycle pour la coopération viticole

En six mois, trois des principales structures coopératives des Pyrénées-Orientales ont changé de mains ou ouvert des discussions en ce sens. Ces opérations interviennent dans un vignoble amputé de près d'un quart de sa surface en deux campagnes d'arrachage, sur un socle historique — le vin doux naturel — en repli continu depuis un demi-siècle. Le département concentre, sous une forme accélérée, les difficultés du modèle coopératif français.

Trois dossiers en six mois

Le 29 juin 2026, le tribunal judiciaire de Perpignan valide la reprise partielle de la cave Arnaud de Villeneuve, fondée à Rivesaltes en 1909 et placée en redressement judiciaire en début d'année. L'offre retenue, d'un montant de 2,7 millions d'euros, est portée conjointement par Coop VO — nouvelle dénomination de Val d'Orbieu, à Narbonne — et par les Vignobles Cap Leucate. Elle vise principalement l'outil industriel de Rivesaltes et ses capacités de stockage. Trente des trente-sept salariés perdent leur emploi. Les adhérents rejoignent la structure audoise. L'opération est effective au 1er juillet.

Le 24 juillet, le même tribunal autorise la reprise du Groupement Interproducteurs Collioure Banyuls (GICB) par le Domaine Lafage, seul candidat en lice. La coopérative, sous plan de sauvegarde depuis 2014 puis en redressement judiciaire au printemps 2026, affichait une dette de l'ordre de vingt millions d'euros. Elle prend le nom de Terrasses Vermeilles. Elle réunit près de cinq cents producteurs sur cinq cents hectares et représente 60 % de la production des appellations collioure et banyuls, pour environ un million de bouteilles commercialisées chaque année sous les marques Terres des Templiers et Abbé Rous.

Au cours de l'été, la Compagnie Vinicole des Rivesaltes Bourdouil (CVR Bourdouil), filiale du groupe La Martiniquaise, et le négoce coopératif Vica — Les Vignes du Vent, ex-Vignerons Catalans — signent une lettre d'intention non engageante, assortie d'une clause d'exclusivité. Vica fédère six caves coopératives du département : Dom Brial, Terrassous, Côtes d'Agly, Terres Plurielles, Trémoine et Laure de Nyls. Des audits sont conduits jusqu'à fin septembre. Aucune opération n'est actée à ce stade.

Un vignoble réduit d'un quart en deux campagnes

Le vignoble des Pyrénées-Orientales couvrait environ 50 000 hectares il y a trente ans. Il en compte aujourd'hui de l'ordre de 13 000. La contraction s'est brutalement accélérée avec les dispositifs d'arrachage définitif financés par l'État : 2 800 hectares en 2025, 1 975 hectares en 2026. Près de 5 000 hectares ont disparu en deux campagnes, soit environ 27 % de la surface départementale.

Le mouvement n'est pas propre au Roussillon. Le plan national 2026 piloté par FranceAgriMer a recueilli 5 824 dossiers pour 27 929 hectares, soit 3,6 % du vignoble français, avec une aide de base fixée à 4 000 euros par hectare. Les Pyrénées-Orientales représentent 7 % des surfaces concernées, la Gironde 28 %, l'Aude 16 %. Mais rapporté à la taille du vignoble départemental, l'impact catalan est sans équivalent.

Une enquête ministérielle publiée en novembre 2025 estimait à plus de 34 000 hectares le potentiel d'arrachage restant à l'échelle nationale. Elle indiquait que 56 % de ces surfaces étaient exploitées par des coopérateurs, soit environ 19 000 hectares.

Des outils dimensionnés pour un volume disparu

Le modèle coopératif méridional repose historiquement sur la vinification de gros volumes destinés au vrac, avec recherche de rendements et d'économies d'échelle sur le coût unitaire de vinification. La contraction des apports met ce dimensionnement en défaut.

Le site de Rivesaltes d'Arnaud de Villeneuve en fournit l'illustration. Modernisé en 2007, calibré pour vinifier 90 000 à 100 000 hectolitres par an et doté d'une capacité de cuverie de l'ordre de 140 000 hectolitres, il n'a traité que 18 000 hectolitres en 2025, contre 42 000 hectolitres en 2022. Les charges fixes se répartissent alors sur une assiette de volume qui se réduit d'année en année, tandis que les recettes, assises sur ces mêmes volumes, régressent.

C'est précisément cet écart qui a fait de l'outil un actif recherché : Cap Leucate, engagée par ailleurs dans un rapprochement avec la cave de Névian dont la fusion doit se finaliser en 2027, disposait d'une capacité de travail limitée à environ 50 000 hectolitres sur son site historique. Le groupe issu de la reprise annonce 330 adhérents, 2 050 hectares et une production prévisionnelle proche de 100 000 hectolitres.

Le rapport du Conseil général de l'alimentation, de l'agriculture et des espaces ruraux (CGAAER) remis en décembre 2025 relève que les campagnes d'arrachage successives, le déficit de renouvellement des générations et les effets du changement climatique sur les rendements érodent rapidement le bénéfice attendu des fusions. L'addition de surfaces et d'adhérents ne suffit pas à restaurer l'équilibre.

Le vin doux naturel, socle devenu charge

La spécificité roussillonnaise tient au poids des vins doux naturels. Le marché représentait environ 700 000 hectolitres dans les années 1950. Il s'établissait à 250 000 hectolitres lors de la campagne 2009-2010. Les volumes de récolte poursuivaient leur déclin en 2021, à 98 700 hectolitres, en retrait de 31 % par rapport à la moyenne quinquennale, en lien avec la réduction des surfaces dédiées.

L'origine du repli est documentée de longue date par l'interprofession : le rivesaltes était l'apéritif des bassins industriels du Nord et de l'Ouest, et le déclin de ces bassins a emporté le débouché. Les évolutions de consommation — moindre teneur en sucre, moindre degré alcoolique, consommation hors repas — ont ensuite disqualifié la catégorie auprès des générations suivantes.

L'exposition des structures reprises est directe. Selon les déclarations du repreneur, les vins doux naturels représentent 70 % des ventes du GICB, contre 20 % de celles du Domaine Lafage. Le rééquilibrage annoncé au profit du collioure et des vins secs constitue l'un des axes du projet de reprise.

Le vrac et l'impasse du modèle volume

Le CGAAER décrit les coopératives dites de « volumes et prix bas » comme structurellement fragilisées. Le rapport estime qu'au coût de vinification de 40 euros par hectolitre, le maintien en l'état conduit mécaniquement à une baisse des acomptes versés aux adhérents.

Les ordres de grandeur du revenu coopérateur ont été objectivés en Occitanie. La démarche Coop'Performance, conduite par la fédération régionale des vignerons coopérateurs sur 118 comptabilités, segmente les structures en neuf groupes. Pour quatre à cinq d'entre eux, le chiffre d'affaires restitué au vigneron coopérateur est inférieur aux 4 500 à 5 500 euros par hectare jugés nécessaires pour dégager un revenu satisfaisant. Le président des Vignerons coopérateurs d'Occitanie situait en 2025 la rémunération réelle entre 3 000 et 4 000 euros par hectare, pour un besoin évalué à 5 000 euros.

La contractualisation pluriannuelle, longtemps pratiquée entre producteurs et metteurs en marché, s'est par ailleurs affaiblie dans les bassins les plus exposés. Le rapport relève que la fragmentation d'un vignoble entre de nombreux opérateurs en complique le rétablissement, et qu'à l'inverse une structure représentant une part significative d'une appellation la construit plus aisément.

La commercialisation, angle mort du modèle

Les coopératives ont été créées pour mutualiser un outil de vinification, non pour porter une marque. Le CGAAER souligne que dans les bassins les plus en difficulté, l'analyse fait apparaître une prise en compte insuffisante du marché sur longue période. Il relève que l'export constitue une difficulté pour la plupart des caves hors Champagne, faute de compétences commerciales et linguistiques, et que les directeurs, historiquement œnologues, doivent désormais présenter un profil de manager et de commercial.

Le dossier GICB en offre une lecture concrète. Le repreneur indique que la structure n'exportait quasiment pas, et fonde son projet sur l'intégration des marques au réseau commercial du Domaine Lafage, présent dans une soixantaine de pays pour environ la moitié de son chiffre d'affaires. Les deux entreprises avaient déjà noué un partenariat, Lafage commercialisant à l'export la marque premium Abbé Rous.

Le rapport identifie enfin un frein réglementaire propre aux unions de coopératives : la mention « mise en bouteille à la propriété » leur est inaccessible, alors qu'elle est jugée discriminante auprès du consommateur. Il recommande une réflexion sur ce point.

Le renouvellement des générations en question

La dimension démographique traverse l'ensemble des dossiers sans y figurer explicitement. Le CGAAER note que les administrateurs de coopératives viticoles seraient plus âgés que dans les autres coopératives agricoles, avec une faible rotation des élus. Une enquête de l'Institut Agro Montpellier portant sur dix-huit des vingt-six unions de caves coopératives françaises indique que toutes sont présidées par des hommes de plus de 55 ans, la proportion d'hommes atteignant 93 % pour les postes de direction.

Le rapport observe également que certaines caves, voyant leur potentiel de collecte décroître en lien avec le vieillissement et le non-renouvellement du vignoble, choisissent la voie de l'extinction. Il mentionne, pour les situations les plus dégradées, l'évocation d'un soutien à l'arrachage dit social, permettant aux coopérateurs de quitter l'activité — une hypothèse chiffrée à environ 20 % des cas par plusieurs interlocuteurs.

Des dispositifs de portage foncier ont été engagés en réponse. Dans les Pyrénées-Orientales, une société coopérative d'intérêt collectif associant vignerons, salariés, particuliers, entreprises, banques et collectivités comptait à l'automne 2025 deux cents souscripteurs et avait acquis 32 hectares sur la soixantaine visée à cinq ans.

Endettement et resserrement bancaire

Le Crédit Agricole évaluait en 2025 son encours financier global auprès des caves coopératives à plus de 250 millions d'euros, dont environ 60 % liés au portage de stocks. Sur le seul périmètre des structures auditées en Nouvelle-Aquitaine, l'encours atteignait 212,7 millions d'euros, dont les deux tiers à court terme. Dans un département visité par la mission, 75 % des caves coopératives connaissaient un retard ou un défaut de paiement d'échéance. Le taux de défaut relevé par La Coopération Agricole progressait de 23,4 % entre 2023 et 2024.

Le groupe bancaire a conditionné la poursuite de son soutien à la formalisation de projets de transformation. Avant la récolte 2025, La Coopération Agricole estimait à une centaine le nombre de caves coopératives en difficulté à l'échelle nationale, les régions les plus concernées étant l'Occitanie, la vallée du Rhône, la Provence et le Bordelais.

Trois issues, trois modèles

Les trois dossiers roussillonnais illustrent des voies distinctes. La reprise d'Arnaud de Villeneuve maintient une solution coopérative, par transfert d'adhérents et d'outil vers un ensemble interdépartemental. Celle du GICB fait passer sous contrôle privé le premier opérateur de deux appellations, avec maintien annoncé d'une activité autonome. Le projet Vica-Bourdouil, s'il aboutissait, placerait l'outil commercial de six coopératives entre les mains d'un négociant filiale d'un groupe de spiritueux — CVR Bourdouil étant, avec Vica, le principal metteur en marché des vins doux naturels du Roussillon.

Le nombre de caves coopératives et d'unions recensées en France est passé de 650 en 2014 à environ 550 aujourd'hui. Elles emploient 17 500 salariés, font vivre 35 000 exploitations et contribuent à quelque 40 % de la production nationale de vin. Le CGAAER conclut que le statu quo n'est pas une option, tout en estimant que le modèle conserve un avenir s'il évolue.

Une feuille de route préfectorale

Le préfet des Pyrénées-Orientales a lancé à l'automne 2025 des assises de la viticulture, dont la restitution s'est tenue le 5 juin 2026. La feuille de route publiée s'articule autour de quatre axes. Le premier porte sur la restructuration des caves coopératives — fusions, synergies, mutualisation opérationnelle — avec un audit complet de chacune d'elles. Le deuxième vise la construction d'une stratégie territoriale commune et d'une image de marque des vins du Roussillon. Une charte d'engagement a été signée par dix des quinze caves départementales. Un comité stratégique de la viticulture doit se réunir avant la fin de l'année 2026.

Sources
Vitisphere ; ICI Occitanie / France Bleu Roussillon ; France 3 Occitanie ; Réussir Vigne ; Rayon Boissons ; Made in Perpignan ; V&S News n° 705, 21 au 27 août 2026 ; CGAAER, « Mission d'appui à la restructuration des caves coopératives viticoles », rapport n° 25066, décembre 2025 ; FranceAgriMer ; Agreste / DRAAF Occitanie ; Conseil Interprofessionnel des Vins du Roussillon ; La Coopération Agricole – Vignerons coopérateurs ; communiqués Domaine Lafage, Vignobles Cap Leucate, Coop VO.