Le Château Grand Boise, propriété viticole de Trets (Bouches-du-Rhône) située face au massif de la Sainte-Victoire, a changé de mains. La famille Gervoson, à l’origine du groupe agroalimentaire Andros, l’a cédé à Jean Simonet, directeur d’exploitation depuis 2013, à son épouse Ana-Sofia Simonet, responsable de l’événementiel, et à Romain Tosolini, propriétaire du Château Cedrus dans le Ventoux.
L’opération porte, selon la communication des acquéreurs, sur l’ensemble des activités du domaine, exploitation et foncier. Son montant n’a pas été communiqué.
Un vendeur sans successeur familial
Le groupe Andros a été fondé en 1959 à Biars-sur-Cère (Lot) par Jean Gervoson et Pierre Chapoulart. Il détient notamment les marques Andros, Bonne Maman, Mamie Nova et St Michel. Grand Boise constituait un actif viticole détenu en marge de ce cœur de métier.
La famille Gervoson a acquis le domaine en décembre 2006. La propriété avait été rachetée en 1998 à la famille Gruey par un investisseur danois, Jan Nielsen. Les bâtiments avaient été rénovés et l’ensemble couvre près de 500 hectares de bois et de terres agricoles, sur un relief accidenté.
Selon Jean Simonet, Xavier Gervoson envisageait une transmission à ses enfants, qui n’ont pas souhaité reprendre le domaine. Mis sur le marché, Grand Boise n’a pas trouvé preneur. Jean Simonet invoque plusieurs contraintes : une propriété non constructible, située en zone protégée, sans possibilité de développer une offre hôtelière ou réceptive lourde, et un vignoble escarpé. « Grand Boise n’est pas un projet tranquille », a-t-il résumé.
Une reprise par l’équipe en place
Jean Simonet est arrivé à Grand Boise en janvier 2013, en provenance du Château de Pibarnon, où il était responsable commercial. Sa mission consistait à remettre le vignoble en production, à développer les activités annexes et à reconstruire la commercialisation du domaine. Parallèlement, il a développé une activité de conseil auprès d’investisseurs sur des projets d’acquisition de vignobles.
Face à l’absence de repreneur, il a recherché un associé pour reprendre lui-même la propriété avec son épouse. Il avait accompagné Romain Tosolini dans la création du Château Cedrus. Selon le communiqué des acquéreurs, les deux actionnaires sont désormais les familles Simonet et Tosolini. La répartition du capital n’a pas été rendue publique.
Un vignoble de montagne restructuré
Le vignoble est morcelé en plus de 90 parcelles, disséminées entre 300 et 650 mètres d’altitude. Selon Jean Simonet, 45 minutes de tracteur séparent le bas et le haut de la propriété. Il indique avoir restructuré environ 80 % du vignoble en une douzaine d’années : arrachage des vignes improductives et de l’ensemble des cabernets, replantation du versant sud, historiquement cultivé en terrasses.
L’encépagement repose principalement sur le grenache et le rolle, avec de la syrah sur les zones les plus fraîches. Pour anticiper la hausse des températures sur certains sols argileux, le domaine a introduit le nebbiolo et l’assyrtiko. Ce dernier, issu de bois de Santorin surgreffés sur syrah, a été vinifié pour la première fois en 2025.
Le domaine compte aujourd’hui environ 36 hectares en production et 2,5 hectares de plantiers. La conversion à l’agriculture biologique, engagée en 2012, a été certifiée en 2014, puis complétée par une certification biodynamique Biodyvin en 2022. Les vinifications sont conduites en levures indigènes, en béton pour les rouges et les blancs, en inox pour les rosés, avec une part croissante de petits contenants destinés aux sélections parcellaires. La production est revendiquée en AOC Côtes de Provence et Côtes de Provence Sainte-Victoire. En 2024, Jean Simonet indiquait au magazine Chefs d’Oc produire 40 à 45 % de rosé, un tiers de rouge et le solde en blanc.
Romain Tosolini, un investisseur issu de l’entreprise
Romain Tosolini dirige l’entreprise familiale de chauffage et de climatisation basée à Marseille. Finaliste de la première saison de MasterChef en 2010, il a ensuite ouvert un restaurant à Aix-en-Provence. Il détient avec son épouse Adeline le Château Cedrus, ex-Château Saint-Laurent, à Mormoiron (Vaucluse), au pied du mont Ventoux.
Les projets des repreneurs
Selon Jean Simonet, la restructuration du vignoble et du réseau commercial est désormais achevée. Les associés prévoient de poursuivre les expérimentations à la vigne et en cave, de développer la production de blancs et de diversifier les contenants.
Le volet d’accueil se concentre sur des formats compatibles avec les contraintes du site. Le bistrot situé au bord de l’ancienne route nationale 7 a été restructuré et installé dans le caveau et la boutique de vins et d’épicerie fine. Il est ouvert six jours sur sept. Les 40 kilomètres de chemins du domaine sont en cours de réhabilitation, pour des randonnées balisées à pied ou à vélo. Des activités sportives et de bien-être, orientées vers la population locale, sont également envisagées.
Un marché provençal sous tensions
L’opération intervient alors que le vignoble provençal traverse une phase de retournement. Le rosé représente une part prépondérante de la production des vins de Provence, selon le CIVP. La région est donc directement exposée au ralentissement de cette catégorie, après une décennie de croissance portée par l’export.
Les prix du vrac en sont le premier indicateur. Selon les Jeunes Agriculteurs et la FDSEA du Var, les cours de l’AOC Côtes de Provence rosé ont reculé de 7 % entre 2024 et 2025, et de 30 % par rapport à 2019. Selon Cavistes & Co, le prix moyen s’établissait à 266 euros l’hectolitre en février 2026, sur douze mois glissants, contre plus de 300 euros quelques années plus tôt. Les transactions supérieures à 300 euros ont disparu au profit des tranches inférieures. Des ventes autour de 100 euros l’hectolitre, dénoncées fin 2025 par les syndicats, ont été qualifiées de marginales par la commission de cotation des vins de Provence, qui situait alors le marché entre 200 et plus de 300 euros.
Cette érosion intervient à prix de rayon stables. Le prix moyen d’une bouteille de rosé de Provence en grande distribution se maintient autour de 6,70 euros. Les organisations syndicales y voient une concentration de la valeur à l’aval de la filière, au détriment de la production.
L’équilibre entre l’offre et la demande reste fragile. La récolte provençale 2025 a atteint 915 000 hectolitres, en hausse de 14 % par rapport au millésime 2024, historiquement bas. Les stocks avaient été réduits d’un quart. Les sept premiers mois de la campagne ont été dynamiques, avec près de 310 000 hectolitres de Côtes de Provence rosé échangés en vrac au 1er mars 2026, en hausse de 3 % selon le CIVP. Vitisphère fait toutefois état d’un ralentissement des transactions depuis avril 2026, à l’approche d’une nouvelle récolte.
Les débouchés se sont profondément recomposés. Selon des données du CIVP rapportées par la presse spécialisée, l’export représente 42 % des ventes de rosés de Provence en 2025, contre 16 % dix ans plus tôt. La grande distribution française est revenue à 26 %, contre 38 % en 2016, et les circuits spécialisés à 32 %. Les États-Unis absorbent près d’un tiers des volumes exportés, un marché exposé aux incertitudes tarifaires. Les chiffres publiés depuis la transaction par la FEVS font état, pour 2025, d’un recul des exportations d’AOC rouges et rosés de Provence de 3,1 % en volume et de 6,5 % en valeur.
Le marché foncier enregistre ce retournement avec retard. Selon la Safer, citée par Vitisphère, l’hectare de Côtes de Provence s’est échangé entre 60 000 et 120 000 euros en 2025, et plutôt entre 50 000 et 100 000 euros début 2026. Les écarts restent marqués entre le littoral, le plus valorisé, et l’intérieur des terres.
Dans ce contexte, le modèle décrit par Jean Simonet se distingue sur plusieurs points : une part du rosé limitée à 40 à 45 % de la production, une orientation vers les sélections parcellaires et un développement de la vente au domaine. Il reste soumis aux contraintes relevées par le repreneur lui-même : un vignoble escarpé et coûteux à exploiter, et l’impossibilité de valoriser le site par une offre hôtelière.
Une transmission interne
L’opération correspond à la cession d’un domaine familial sans successeur, après une mise sur le marché restée sans suite, à son équipe dirigeante adossée à un co-investisseur déjà engagé dans la viticulture. Pour le vendeur, elle marque la sortie d’un actif détenu en marge de son activité agroalimentaire. Pour les repreneurs, elle assure la continuité d’une stratégie conduite sur le domaine depuis 2013.
Sources