Placé en redressement judiciaire en mars 2025, le domaine Béatrice et Pascal Lambert, 21 hectares conduits en bio et en biodynamie dans l'AOC Chinon, a changé de mains dans le cadre d'un plan de cession arrêté par le tribunal de commerce. Martial Le Terrier, directeur associé de la plateforme de reprise d'entreprises en difficulté Cession Greffe, a pris la direction de l'exploitation aux côtés de cinq autres investisseurs, tous clients du domaine. Pascal Lambert restera aux côtés des repreneurs pendant trois ans et l'exploitation conserve son nom.
Une procédure ouverte au printemps 2025
Le domaine a été placé en redressement judiciaire en mars 2025. La procédure s'est conclue par un plan de cession, et non par un plan de continuation. Le montant de la reprise et l'identité des cinq co-investisseurs n'ont pas été rendus publics. Le calendrier exact du jugement arrêtant le plan n'a pas davantage été communiqué.
La configuration retenue est peu courante dans le vignoble. Les repreneurs ne sont ni un négociant, ni un groupe familial voisin, ni un fonds spécialisé dans le foncier viticole. Ce sont des clients du domaine, réunis autour d'un professionnel du retournement d'entreprise qui déclare avoir découvert l'exploitation par ses vins avant d'en découvrir le dossier.
Un domaine pionnier de la biodynamie en Chinon
Béatrice et Pascal Lambert se sont installés en 1987 au lieu-dit Les Chesnaies, à Cravant-les-Coteaux, commune qui représente une part significative de l'aire de l'appellation. L'exploitation est partie d'une surface réduite avant de s'agrandir par acquisitions successives. Le cabernet franc y produit les rouges et les rosés, le chenin les blancs.
Le domaine a engagé une modification de ses pratiques culturales au milieu des années 1990, puis est passé en biodynamie au milieu des années 2000. Il figure parmi les premiers à avoir conduit cette démarche sur l'AOC Chinon et adhère au Syndicat international des vignerons en culture bio-dynamique. Ses cuvées parcellaires, appuyées sur la distinction des terroirs de graves, d'argilo-calcaire et d'argiles à silex, lui ont valu une exposition régulière dans la presse spécialisée française et anglo-saxonne.
Antoine Lambert, fils de Béatrice et Pascal Lambert, portait un projet de reprise de l'exploitation. Ce projet n'a pas abouti. Cet échec d'une transmission intrafamiliale sur un domaine de notoriété établie renvoie à une difficulté récurrente du vignoble français : la valeur d'usage d'une exploitation ne suffit plus toujours à en financer la reprise lorsque le passif s'est constitué sur plusieurs exercices.
Des repreneurs issus du retournement d'entreprise
Cession Greffe est une marque exploitée par la société Transiciel. La plateforme accompagne les candidats à la reprise d'entreprises placées en procédure collective, en amont de la présentation des offres devant le tribunal.
Martial Le Terrier indique avoir été sollicité par Pascal Lambert, qui lui a présenté des investisseurs, avant de décider d'investir lui-même et de prendre en charge la gestion et la commercialisation.
Un plan de relance centré sur la commercialisation
Les objectifs annoncés par le nouveau dirigeant portent sur quatre axes.
→ Développer les ventes en restauration haut de gamme. Martial Le Terrier indique avoir reçu au domaine le sommelier du chef Yannick Alléno.
→ Augmenter les volumes chez les cavistes, avec un habillage revu et des QR codes renvoyant vers des contenus vidéo.
→ Amplifier les ventes aux particuliers au moyen d'une campagne de financement participatif.
→ Redéployer l'export des États-Unis vers l'Europe du Nord.
Une maître de chai a été recrutée. Le domaine conserve son nom commercial, ce qui préserve l'actif immatériel constitué depuis 1987 et la continuité du référencement chez les cavistes et les importateurs.
Un arbitrage export lisible dans le contexte tarifaire
Le redéploiement annoncé vers l'Europe du Nord intervient alors que les vins européens entrant aux États-Unis supportent un droit de douane de 15 % depuis août 2025. L'accord commercial entre l'Union européenne et les États-Unis entré en application le 1er juillet 2026 a verrouillé ce plafond jusqu'au 31 décembre 2029, sans exemption pour les vins et spiritueux, malgré les demandes répétées de la filière et le soutien de la France et de l'Italie. Les importations américaines de vin ont reculé en volume et en valeur sur le premier semestre 2026.
Un vignoble bio sous contrainte économique
Le dossier Lambert s'inscrit dans une séquence de contraction du vignoble biologique français. Après un premier repli de 6.724 hectares en 2024, l'Agence Bio a enregistré en 2025 une baisse de 12.675 hectares. Les surfaces certifiées sont tombées à 137.300 hectares, en recul de 3 %, et les surfaces en conversion à 14.633 hectares, en chute de 35 %. Le Centre-Val de Loire perd 3 % de ses surfaces bio, à 6.038 hectares. La part du bio dans le vignoble français revient à 20 %.
Les défaillances d'entreprises viticoles suivent la même trajectoire. Sur les douze mois glissants achevés fin juin 2025, Altares Dun & Bradstreet recensait 255 procédures collectives dans la production de vin, en hausse de 49 %, dont 150 liquidations judiciaires et 67 redressements judiciaires.
Des précédents ligériens
Le cas Lambert n'est pas isolé en Val de Loire. À Savennières, le domaine du Closel, 15 hectares majoritairement plantés en chenin et conduits en bio et en biodynamie, a également été placé en redressement judiciaire. Trois neveux d'Évelyne de Pontbriand, décédée fin 2024, ont porté un projet de reprise familiale financé par une campagne de prévente ayant collecté plus de 225.000 euros auprès de plus de 900 souscripteurs, présentée comme un niveau record pour un domaine viticole sur la plateforme Ulule.
Le recours au financement participatif annoncé par les repreneurs du domaine Lambert relève de la même logique : mobiliser une base de clientèle acquise pour reconstituer de la trésorerie sans recourir immédiatement à l'endettement bancaire.
Repères sur l'AOC Chinon
L'appellation Chinon couvre environ 2.400 hectares en production, répartis sur une vingtaine de communes de part et d'autre de la Vienne, en Indre-et-Loire. Elle constitue la première appellation productrice de vins rouges du Val de Loire, avec une production annuelle estimée à environ 13 millions de bouteilles. Le cabernet franc est le cépage rouge unique de l'aire, le chenin le cépage blanc, ce dernier ne représentant qu'une part marginale des volumes.
Sources
Le Vigneron du Val de Loire, « Chinon : des investisseurs reprennent le domaine Lambert », 31 août 2026 (Ingrid Proust)
Briefing presse fourni, rubrique France, signé I.P.
Cession Greffe – présentation de la société (cessiongreffe.com)
Biodyvin – dossier de présentation du domaine Les Chesnaies
Vitisphere, « Déconversion bio accélérée dans les vignobles en crise : -12 675 ha et -31 millions € », données Agence Bio 2025
Vitisphere, « +49 % de défaillances dans le vignoble », données Altares Dun & Bradstreet
Le Journal des Entreprises, « Le projet de reprise familiale du domaine viticole du Closel collecte plus de 225 000 euros »
Vinetur, « U.S. Locks 15% Tariff on Most European Exports Through 2029 »
Sénat, réponse du ministère de l'Agriculture à la question écrite n° 06272, 5 février 2026
Syndicat des vins de Chinon, InterLoire – données d'appellation